Le capitalisme de la drogue… de banques à banques

Premier chapitre intégral (« Le capitalisme de la drogue… de banques à banques ») du livre de Yann Moncomble, Le Pourvoir de la drogue dans la politique mondiale. (Télécharger le [PDF])


Le Pourvoir de la drogue dans la politique mondiale
de Yann Moncomble (1990)

Le pouvoir de la drogue dans la politique mondiale Yann Moncomble« Comment blanchir des narco-dollars ? » C’est ainsi que débute une remarquable étude parue dans Science et Vie Economie Magazine  de novembre 1989, sous la signature de Mohsen Toumi. Nous la lui empruntons car c’est clair, net et précis.

« Le 18 septembre dernier, les représentants de quinze pays riches se sont réunis à Paris pour renforcer la coordination internationale contre le « blanchiment » de l’argent de la drogue. Nos responsables politiques se sont en effet aperçus que la lutte  portait surtout sur le trafic des produits eux-mêmes et très peu sur les circuits financiers. Et que, au-delà de la guerre contre les intermédiaires et les producteurs (comme en Colombie), il serait au moins aussi efficace de frapper les gros trafiquants au tiroir-caisse.

« Il faut dire qu’il y a de quoi faire : l’ensemble du trafic de stupéfiants aurait  généré, en 1988, 500 milliards de dollars. Soit l’équivalent du PIB de la France en  1985 ! Ce chiffre repose bien entendu sur l’estimation du volume physique de drogue  consommée. Et dans ce domaine on ne peut qu’extrapoler à partir des saisies effectuées. Les autorités américaines et françaises estiment, dans le cas de l’héroïne, que  ces saisies représentent tout juste 5 % de la production mondiale. Au total, l’an dernier,  la consommation de feuilles (coca, marijuana, haschisch) aurait atteint 30 000 tonnes  et celle de poudre (cocaïne et héroïne) 800 tonnes. En multipliant ces quantités par  les prix de vente au détail pratiqués un peu partout dans le monde, on obtient des  montants variant entre 300 et 500 milliards de dollars. M. Kendall, secrétaire général  d’ Interpol  penche plutôt pour le second chiffre (1). Mais quel que soit leur montant, ces  narco-dollars représentent une énorme masse d’argent liquide. Et c’est là que commencent les problèmes pour tous ceux qui perçoivent la majeure partie de ce pactole.  C’est-à-dire les transformateurs de produits-base, les transporteurs et les grossistes.

  1. Interview accordée au  Middle East Insider.

Le premier est tout bêtement un problème physique : comment stocker et transporter une telle quantité de billets ? Il paraît difficile de se déplacer à longueur de journée avec un fourgon blindé en guise de porte-feuille et, naturellement, il est suspect d’effectuer toute une série de transactions en liquide. D’ailleurs, dans de nombreux  pays, au-delà d’un certain montant, les paiements en cash ne sont pas admis. Impossible, par ailleurs, de déposer une valise entière de billets à la banque ; c’est la meilleure manière d’éveiller les soupçons, du moins dans les grands établissements qui ont  pignon sur rue. Deuxième problème : cet argent, s’il reste liquide, ne rapporte rien. Il  faut donc l’investir et le placer.

« D’où la nécessité de le « blanchir », c’est-à-dire à la fois de lui faire changer de  nature (le transformer en monnaie scripturale), de lui donner une apparence respectable (en dissimuler l’origine délictueuse) et de l’utiliser de manière profitable (le transformer en actifs mobiliers ou immobiliers).  L’Expression de « blanchiment » n’est pas récente : elle remonte à l’époque de la prohibition aux Etats-Unis, où les revenus des  ventes d’alcool illicite, tous en billets de banque, étaient investis dans des blanchisseries  de quartier, légalement inscrites au Registre du commerce. Le système était simple. À  l’époque, il était tout à fait possible d’acheter une boutique en liquide. L’avantage était  double : d’une part l’argent « sale » était investi dans un commerce légal, d’autre part,  les clients payant tous en espèces, il était facile d’augmenter la recette normale de la  semaine en y ajoutant les bénéfices provenant du trafic d’alcool. Le gérant portait le  tout à sa banque qui n’y voyait que du feu.

« Aujourd’hui, il existe de nombreux et souvent meilleurs moyens pour blanchir  les narco-dollars. Pour commencer, le vieux système de la « blanchisserie » du temps  de la prohibition est encore utilisé. L’achat d’un commerce, dans lequel les clients  paient en liquide, est une valeur sûre. Encore que, selon les spécialistes, il est difficile de faire la part dans ces investissements de ce qui provient de la drogue, ou d’autres formes de délinquance.

« Certains capitaux d’origine douteuse utilisent aussi le monde du show-business  pour se refaire une virginité. Le procédé est apparemment très développé en Italie, en  France et en Belgique. La « tournée triomphale » de la vedette (qui en réalité fait un  bide partout) permet de mettre sur un compte en banque tout l’argent « sale » qui est  présenté officiellement comme la recette des spectacles. De même, certaines sociétés  créées dans des paradis fiscaux servent de relais pour recueillir les recettes de films  diffusés dans de nombreux pays. S’il est impossible de vérifier le nombre exact de spectateurs, il est facile en revanche de recycler ainsi de l’argent douteux.

« Plus sérieux, car portant sur des sommes nettement plus importantes, le système du casino. Le principe est simple : on achète pour 500 000 dollars (par exemple)  de jetons dans un casino. On ne joue à rien mais quelques heures plus tard on échange  les plaques contre un chèque du casino, de même montant, que l’on va tout simplement déposer sur son compte. Officiellement, il s’agira, en cas de contrôle, d’un gain  au jeu. Le système fonctionne très bien dans sa variante internationale. Après avoir  échangé un gros paquet de billets contre des jetons qu’on n’utilise pas, grâce à un  simple télex on peut transférer la somme dans un casino américain ou moyen-oriental appartenant à la même chaîne. Là on va prendre ses jetons, on ne joue toujours à  rien et on va tranquillement les changer contre un chèque à la caisse en sortant. Rien  à dire. Et l’argent est bel et bien blanchi. Même si ces méthodes permettent de traiter  de gros montants, le blanchiment bancaire est, de loin, celle qui permet actuellement  d’en recycler la majeure partie. Certaines affaires ont permis depuis quelques mois aux  autorités internationales de se faire une idée assez précise sur les mécanismes mis en œuvre. Comme on va le voir, les trafiquants ont su largement exploiter la mondialisation des transferts de capitaux qui caractérise la finance moderne.

« Aéroport de Los Angeles, 27 novembre 1986. Craignant un attentat à la valise  piégée, la police décide de faire sauter trois valises laissées dans un coin par leur propriétaire. Elles se révèlent inoffensives : elles contiennent deux millions de dollars en  petites coupures ! La police américaine a, sans le savoir, mis la main sur un transfert de narco-dollars. Partout dans le monde, des passeurs transportent l’argent liquide, en utilisant les mêmes chemins et les mêmes techniques que pour transporter la drogue.  L’objectif est de pouvoir déposer cet argent dans une banque. Mais pas n’importe quelle banque : il faut un guichet complaisant pour accueillir les liasses suspectes. En réalité, il existe principalement deux catégories de banques susceptibles d’accepter  de tels dépôts : les banques installées dans des paradis fiscaux, qu’elles soient ou non filiales de grandes banques internationales, et les banques suisses.

« Les places financières  offshore  que sont les Bahamas, Panama, les îles Vierges,  les îles Caïmans, Chypre, etc., ne sont pas vraiment regardantes sur la nature et l’origine des fonds qui sont déposés à plein tombereau. Les autorités de ces petits Etats  ont parfois permis aux banques de disposer de postes de débarquement spéciaux dans  les aéroports, sans contrôles policier ou douanier contraignants. Aux îles Vierges britanniques, une filiale de la vénérable Barclay’s Bank a même installé un héliport privé. Dans tous ces endroits de la zone caraïbe, les trafiquants peuvent donc déposer tranquillement leurs liquidités en provenance directe de Colombie ou de Miami. À ces  paradis fiscaux, il faudrait ajouter toute une série de places financières où le fait de  déposer une valise entière de billets de banque n’étonne personne : toute l’Amérique  centrale, certaines place du Moyen-Orient (le Souk El Manach à Koweit, le Liban), la  Malaisie, l’île Maurice, Hong Kong…

« La Suisse, c’est bien connu, offre depuis longtemps une entrée libre et illimitée  pour l’or et les devises de toutes provenances. Il se réalise chaque année en Suisse 65  milliards de dollars de transactions diverses en billets, soit 8 % de l’ensemble de ces  transactions dans le monde ! Et certaines affaires récentes ont mis en évidence le rôle  particulièrement actif de quelques-unes des principales banques du pays dans le recyclage de narco-dollars : l’Union de banque suisse et le  Crédit Suisse.

« Le système helvétique comporte deux phases. Dans un premier temps, les passeurs déposent de grosses quantités de narco-dollars chez un intermédiaire qui peut  être un avocat, un notaire ou un agent de change. En Suisse, ces professions ont la particularité de pouvoir fonctionner comme un établissement financier sans être soumis à  la législation bancaire. Un passeur peut donc tout à fait légalement déposer une caisse  entière de billets de banque dans le cabinet d’un avocat. Cette première opération correspond à ce que les spécialistes appellent le « prélavage ». Dans un deuxième temps,  après avoir perçu ses honoraires, cet avocat va déposer ces sommes dans des banques  réputées, sans être obligé de révéler l’identité de son client. L’argent ainsi déposé sur un compte numéroté, en vertu du fameux secret bancaire suisse, est bon pour le service : on pourra effectuer des virements de compte à compte sur toute la surface du  globe. La Suisse, outre ces facilités, est très prisée en raison de la qualité du service  offert : les transferts peuvent se faire en quelques heures seulement.

« Mais pour justifier ces virements, encore faut-il pouvoir fournir des raisons  honorables. Ces justifications constituent la seconde étape du blanchiment. Les techniques utilisées sont toujours assez simples quant à leur principe mais complexes dans  leur mise en œuvre : les virements sont multipliés d’un point à l’autre du globe au profit de multiples intermédiaires ou hommes de paille.

« Deux moyens principaux ont été découverts : les fausses factures et les prêts  apparents. Dans le premier cas, il suffit qu’un gros bonnet de la drogue dispose d’une  officine de complaisance, par exemple aux Etats-Unis. Celle-ci émet des factures pour  une prestation de service fictive, et se fait rémunérer à partir d’un compte détenu par  une société écran dans une banque, par exemple aux Bermudes. Ledit compte en  banque étant alimenté en liquide comme on sait.

« Dans le second cas, notre gros bonnet désire investir dans l’immobilier de tourisme, par exemple sur la Côte d’Azur. Pour cela il va demander un prêt (comme tout  le monde) dans une banque à Genève. Grâce à des complicités, le prêt accordé sera  « garanti » par le montant du compte numéroté qu’il détient dans la même banque. Il  s’en fera virer le montant sur son compte, dans une filiale de la banque helvétique en  France. Le montant du prêt correspondra au montant du dépôt et les intérêts à payer  correspondront aux intérêts perçus sur le compte numéroté, moins les commissions  bien entendu. C’est comme cela notamment que la BCCI lavait les narco-dollars en  provenance du cartel de Medellín.

« Cette fois, ça y est : l’argent de la drogue est blanchi, il est de nature bancaire et  il a une origine légale. Dés lors il peut être investi dans des secteurs de l’économie (le  « high tech » est, paraît-il, très prisé), placé dans des titres de père de famille (les bons  du Trésor américain par exemple), voire utilisé dans des actions de raiders puisque les  OPA ont besoin de fonds importants en peu de temps.

« Mais le blanchiment a également des conséquences plus qualitatives sur l’ensemble des économies concernées. Pour recycler une telle masse d’argent, il faut des  réseaux, des complicités, des protections.

« A Paris, dans un arrondissement chic, une société de communication, dont le  siège social se trouve dans un paradis fiscal de la Méditerranée, fait des études pour  le compte d’entreprises, édite des revues techniques et a une petite activité de publicité. Une cinquantaine de personnes sont employées : économistes, journalistes, secrétaires, etc. Le loyer des locaux est réglé à 50 % en liquide et une bonne partie du  personnel est rémunéré en petites coupures usagées (billets de 10, 20, 50 et 100 dollars). Le même groupe possède d’autres officines aux activités similaires en Suisse, en  Espagne, en Grande-Bretagne et en Italie. En un an, c’est environ 11 millions de dollars  en liquide qui sont convertis en prestations de service et dépenses de fonctionnement.  Cette activité a un double objectif : blanchir des narcodollars naturellement mais aussi  « acheter »  de  l’influence.

« Les partis politiques n’ont rien à voir avec la drogue… mais dans tous les pays,  ils ont besoin d’argent. Les grandes firmes internationales ne sont pas des trafiquants de cocaïne… mais elles ont parfois besoin d’intermédiaires et de services en tout genre  pour exporter. Jusqu’où vont les responsabilités à l’intérieur des banques suisses que  nous avons citées ? Chaque fois, c’est une branche, un échelon seulement de l’institution qui s’est révélé fautif. Mais ce système de corruption « mouille » l’ensemble. Du  coup, ce sont les plus grands noms de la finance qui sont périodiquement mis en cause.

« Aux Etats-Unis, la First Bank of Boston, seizième banque du pays, s’est trouvée, en 1985, incapable de justifier des transactions avec l’étranger pour un montant de 12 milliards de dollars ! Toujours en 1985, la respectable firme de courtage new-yorkaise Hutton a été directement accusée d’avoir blanchi 13,5 millions de dollars avec l’aide (encore) du  Crédit Suisse.

« Dans une enquête sur l’argent de la drogue diffusée par Canal+ , Jean-Pierre  Mascardo a récemment mis en cause une bonne partie du gratin de la banque américaine : Chase Manhattan, Irving Trust, Bank of America, etc. Le plus grand scandale narcobancaire de ces derniers mois est certainement celui de la BCCI (Bank of Commerce and Credit International).

« Cette banque n’est pas une petite officine miteuse d’un pays en voie de développement : domiciliée aux Luxembourg, elle compte 400 agences dans 73 pays et  s’appuie sur 20 milliards de dollars de dépôts. L’affaire de la BCCI montre bien à la fois,  les liens financiers entre les réseaux compromis de la banque et le monde bancaire officiel, la volonté de « mouiller » des hommes d’affaires connus, des hommes politiques en vue et même des organisations caritatives, comme celle de l’ancien président Carter. Du coup, on ne sait plus qui est honnête et qui ne l’est pas, qui est complice et qui  est naïf. Car, et c’est le dernier échelon, les narcodollars peuvent corrompre jusqu’aux Etats. Certes, l’Iran encourage ouvertement le trafic de drogue pour la « bonne cause ». Mais, même les Etats qui, officiellement, se disent prêts à combattre le fléau par tous  les moyens, ont eux aussi leurs faiblesses. Notamment lorsque le trafic de la drogue  rejoint le trafic des armes. Les spécialistes estiment que le trafic mondial des armes est  au moins égal aux ventes officielles, soit 50 milliards de dollars par an.

« Il y a de nombreux conflits sur le globe (Afghanistan, Nicaragua, Liban, Iran- Irak, etc.) où les parties en présence sont soutenues plus ou moins discrètement par les « grands » pays. Pour les aider, il faut leur fournir des armes. Mais pas au grand jour. Quelle aubaine pour les détenteurs de narcodollars en peine de recyclage ! D’un côté,  celui de l’ombre, il faut acheter des armes discrètement (en contrebande ou auprès de  marchands de canons ayant pignon sur rue) et les faire passer clandestinement. Tout  ceci coûte cher mais les narco-dollars sont là. De l’autre, il faut pouvoir se faire payer  le plus légalement du monde. Les fonds spéciaux de tous les gouvernements du monde  sont là. Entre les deux, toute une série d’intermédiaires, de banques offshore, de certificats d’exportation bidon, de sociétés écrans. À cet égard, l’affaire de l’ Irangate  est  exemplaire : un pays, les Etats-Unis, qui d’un côté lutte contre la drogue et de l’autre  fournit discrètement des armes à l’Iran (producteur de drogue) avec la complicité de citoyens israéliens qui eux-mêmes entraînent les milices privées de trafiquants colombiens !

« On le voit, le blanchiment a plusieurs dimensions. Dès lors qu’au sein des mécanismes financiers internationaux se mêlent étroitement l’argent sain et l’argent sale, l’officiel et le clandestin, la logique des trafiquants et la raison d’Etat, il peut paraître dérisoire de vouloir coordonner la lutte internationale contre le blanchiment. Pourtant, il est vrai, à la base de tout l’engrenage, les différences de législation entre les pays  constituent autant de failles exploitées par les trafiquants.

« Deux catégories de pays s’opposent : certains comme la France ont eu longtemps un système de contrôle des changes, qui les a sûrement protégés contre les trafics importants, et une législation stricte contre les paiements en liquide. Mais par contre, les mesures législatives permettant de condamner le recyclage de l’argent sale  sont soit inexistantes, soit récentes (loi du 31 décembre 1987 pour la France). D’autres pays ont en revanche un arsenal juridique visant spécifiquement le blanchiment (l’Italie depuis 12 ans pour lutter contre la mafia et surtout les Etats-Unis). Mais d’un autre  côté, ils sont très laxistes sur les transferts de fonds.

« Enfin, que faire face aux paradis fiscaux, si tolérants l’égard des narco-dollars  mais aussi tellement accueillants pour de nombreuses et respectables sociétés fuyant  les tracasseries administratives de leur pays d’origine ? »

Voyons maintenant ces affaires en détails.

Quand ils reçoivent le carton d’invitation très  gentry leur annonçant le mariage  de Robert L. Musella et de Kathleen Corrine Erickson, des relations d’affaires devenus  des amis, Ian Howard, directeur de la  Bank of Credit and Commerce International  (B.C.C.I.) à Paris, et son assistant Sibte Hassan, n’hésitent pas, tout comme Syed Aftab  Hussein, le manager de la B.C.C.I. à Panama, Akbar Ali Bilgrani, un des dirigeants de la division latino-américaine de la banque, en compagnie d’Amjad Awan, de Miami, ils  sautent dans un avion via la Floride. À l’aéroport, ils sont attendus par des limousines  noires à vitres fumées. Le lendemain, ils se retrouvent en compagnie de deux autres  cadres de la B.C.C.I. de Miami.

Ils ne soupçonnent rien. C’est lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrent que le  piège se referme définitivement. En quelques secondes, les cartons d’invitation sont  alors prestement échangés contre une paire de menottes et un « Welcome to Tampa,  you are under arrest ! » (Bienvenu Tampa, vous êtes en état d’arrestation !) Surprise  totale : l’un des banquiers rigole même franchement en croyant à un raffinement co mique de la soirée, s’exclamant : « Formidable ! Que la fête commence… » On le comprend… quelques semaines plus tôt, on lui avait fait le même coup. Lors d’une soirée de  rêve, une strip-teaseuse de choc lui avait déjà passé les menottes. C’était prémonitoire.

Ainsi se terminait un des épisodes les plus rocambolesques d’une enquête extraordinaire menée aux Etats-Unis, en France, en Grande-Bretagne, au Luxembourg, en Suisse,  en Amérique latine. Les autorités chargées de lutter contre les trafiquants de drogue internationaux avaient décidé de frapper un grand coup contre les institutions financières  qui mettent leur expérience au service des criminels pour blanchir l’argent de la drogue.

Le lendemain, William Von Raab, patron des douanes américaines, présentait  les résultats de la plus longue et la plus complexe enquête jamais réalisée sur le blanchiment de l’argent de la drogue, en ces termes : « Au cours des dernières soixante-douze heures, nous avons réalisé notre premier raid financier, et donné au terme « OPA hostile » une nouvelle signification. » Quatre-vingt-deux inculpations et trente-neuf arrestations opérées le 10 octobre 1989 par ses services, en collaboration avec les  douanes françaises et anglaises, qui effectuaient des perquisitions aux sièges locaux de  la B.C.C.I.

Comment en était-on arrivé là ? Simplement, si l’on puis dire. Un jour, les services ont eu l’idée géniale — digne du feuilleton « Un flic dans la Mafia » — d’introduire des agents dans les réseaux financiers, se prêter aux magouilles des banquiers de  la drogue, leur proposer même des moyens de rendre leurs stratagèmes plus efficaces.

Pour préparer leur fausse cérémonie de mariage, Robert et Kathleen on passé  plus de deux ans comme agents infiltrés dans les rouages américains du fameux car – tel de Medellín. D’après les documents officiels de la justice américaine, la première  rencontre des trafiquants avec les agents clandestins des Douanes, a lieu à Miami, le 14 juillet 1986, Robert Musella et Kathleen Erickson, ont, à leur service, une société  du nom de  Financial Consulting  basée à Port Richey, sur la côte ouest de la Floride, à  quelques kilomètres au nord de Tampa. C’est par l’intermédiaire de celle-ci que Gabriel Jayme Mora, dit « Jimmy », sollicite leur aide afin d’ouvrir des comptes bancaires  à Miami. Un mois plus tard, Gonzalo Mora Junior fait son apparition et leur remet  16 400 dollars, à déposer sur l’un de ces comptes.

La confiance règne car Robert Musella n’a pas son pareil pour transformer  d’énormes quantités d’argent liquide provenant des ventes de cocaïne en argent propre.  Il ouvre de multiples comptes dans de nombreuses institutions financiers, multiplie les transferts de compte bancaire à compte bancaire, souscrit des emprunts au nom de  sociétés écrans créées de toutes pièces et remboursées par d’autres sociétés écrans.  Au bout du compte, il blanchira dit-on, pour monter son stratagème, 18 millions de  dollars pour le compte des trafiquants colombiens.

Gabriel Jayme Mora est un client de grand calibre. Il récolte des fonds en Floride, à Los Angeles, à Houston, à Detroit, New York, Chicago et Philadelphie. Robert  et Kathleen gagnent progressivement sa confiance et les sommes augmentent jusqu’à  200 000 dollars, au printemps 1987. Mora présente alors à ses nouveaux amis Roberto Baez Alcaino, un gros fournisseur de drogue de Los Angeles surnommé « le Joaillier »,  dont la bijouterie de Los Angeles est utilisée comme couverture. Il sera arrêté à New  York le 14 septembre 1988 au moment où il prenait livraison de plusieurs kilos de co – caïne, cachés dans des boîtes d’anchois. Mora fait aussi la liaison pour John Dœ, alias  Don Chepé, alias Arturo, alias Kiku, un autre blanchisseur de premier plan.

Le 11 février 1987, nos agents touchent au but en étant mis, pour la première  fois, face à Ricardo Argudo, un Panaméen employé de la B.C.C.I. de Tampa. C’est un  premier contact. Le 3 avril, Ricardo Argudo vient discuter avec Musella de l’utilisa – tion de comptes ouverts dans des succursales étrangères de la B.C.C.I. « afin d’échap – per à l’identification par les autorités de transactions financières effectuées pour les  clients de la banque ». Progressivement, les versements confiés à Robert et Kathleen  atteignent des sommets. Une remise atteindra 750 000 dollars en octobre 1987, une  autre de 980 000 dollars en novembre. En janvier 1988, ce sont 1 500 000 dollars qui  sont livrés.

Le 22 décembre 1987, Syed Aftab Hussein, un des responsables de la B.C.C.I. à  Panama, téléphone à un agent des douanes, infiltrés dans le réseau à Tampa, pour lui  recommander de prendre contact avec Amjad Awan, directeur adjoint de la division  latino-américaine de la B.C.C.I., en poste à Miami. Awan est soupçonné d’avoir géré —  pour le compte de Noriega — quelques 20 millions de dollars « sales » sur un compte  de la B.C.C.I. L’avocat d’Awan essaya de disculper son client, affirmant que celui-ci a  d’ailleurs accepté de coopérer pleinement avec la commission sénatoriale. « Faux, ré – plique tranquillement Mark V. Jackowsky, assistant du procureur général de Floride à Tampa. Awan a même dit [la conversation est enregistrée] : si je coopère avec le Sénat,  j’enterre la B.C.C.I. et je m’enterre moi-même. »

Le 22 décembre 1987, en tout cas, Hussein mentionne au téléphone à Awan le  blanchiment de 1 500 000 dollars. Un mois plus tard, Awan et un autre invité de la  noce, Akbar Bilgrani, ouvrent un compte au nom d’un associé de Musella à la Banque  de Commerce et de Placements  (B.C.P.), place Cornavin, à Genève, les représentants  en Suisse de la B.C.C.I.

Le 29 avril 1988, Awan parle d’ouvrir des comptes destinés à blanchir l’argent  dans la filiale française de la B.C.C.I. Musella viendra lui-même à trois reprises à Paris — la dernière fois au mois de septembre — discuter, au siège de la B.C.C.I. aux  Champs-Elysées, avec les responsables de la filiale française.

Avec l’aide d’un cabinet d’avocats genevois, Musella crée une myriade de sociétés fictives qui serviront à faire tourner l’argent. 7 millions de dollars sont ainsi passés  par la succursale de la B.C.C.I. La B.C.C.I. va alors offrir toutes les ressources de son  réseau international. En mai 1988, les agents infiltrés rencontrent à Paris, lors de plusieurs rendez-vous, Nazir Chinoy, ressortissant pakistanais, le directeur général pour l’Europe et l’Afrique, et Ian Howard, ressortissant indien, pour y discuter en clair du blanchiment des fonds de Mora et Don Chepé. Ils mettent même au point des codes  téléphoniques. Puis ils se rendent à la B.C.C.I. de Londres. L’institution financière est désormais trempée jusqu’au cou dans le recyclage de l’argent sale.

L’ampleur des accusations visant la B.C.C.I. et ses employés — ceux-ci avaient  blanchis 14 millions de dollars, mais les autorités laissent entendre que les sommes totales pourraient être plus importantes — a donné l’occasion à l’administration des Douanes américaines de lancer un avertissement solennel et spectaculaire aux banquiers du monde entier, devenus soudain suspects de mille maléfices.

« S’il y a des voyous parmi vos clients, a lancé William Von Raab, vous risquez de le devenir vous-mêmes. Mon message aux banquiers internationaux est clair. Si vous  ne savez pas d’où vient l’argent de vos clients, vous pourriez êtres les prochains sur la  liste. »

Déclaration de guerre que n’acceptent pas les dirigeants de la B.C.C.I. Ils affirment dans un communiqué que la banque n’a été « à aucun moment impliqué sciemment dans le blanchiment d’argent lié au trafic de drogue… Les accusations se réfèrent  à des personnes qui, à la connaissance de la banque, sont des victimes innocentes ».

Alors, pourquoi une banque d’une telle dimension, qui pèse 20 milliards de dollars  de dépôts, possède quatre cents agences dans soixante-treize pays embauchant treize  mille cinq cents personnes, s’est-elle mêlée du blanchiment des narco-dollars ? Tout simplement parce que le métier d’une banque, c’est de faire de l’argent. La B.C.C.I. a une  politique commerciale agressive et son taux de croissance dépasse largement celui de  ses concurrents. Elle a fait sa fortune et sa renommée en gérant l’argent de Pakistanais  immigrés et celui des émirs de l’or noir. Avec ces derniers, elle a pris l’habitude de tenir  des gros comptes un peu spéciaux : une de ses succursales londoniennes a ainsi été ouverte pour un unique client de poids, dont la taille justifiait à elle seule l’investissement.

De plus, elle a été inquiétée par une commission du Sénat américain pour s’être  occupée des comptes du général Noriega, entre 1982 et 1988, ainsi qu’elle a permis au  milliardaire Adnan Khashoggi de transférer 12 millions de dollars de l’agence de Monte Carlo au profit d’un marchand d’armes en 1986, afin d’acheter du matériel utilisé dans  l’affaire de l’ « Irangate ». Les innombrables sociétés que contrôle Adnan Khashoggi ont  un point commun : leur discrétion. Pourtant, on connaît les principales structures de la « Khashoggi connection » : trois holdings, dont le plus important,  Triad International Marketing  (Liechtenstein) et une filiale de la  Triad Holding Corporation  dont le  siège est à Luxembourg.

Adnan Khashoggi était arrêté et mis en prison début 1989, pour avoir aidé le président Ferdinand Marcos à mettre à l’abri des millions de dollars appartenant à l’Etat philippin. Il aurait donc été le complice de Marcos. Et ledit Marcos, qui serait le principal auteur du délit, est libre comme l’air à Hawaii, sur le sol américain ! Etrange, non ?

La vérité, c’est que l’affaire Marcos ne serait qu’un prétexte. Si les Suisses ont  mis Khashoggi à l’ombre, à la demande des Américains, c’est parce qu’on veut le faire  parler d’une autre affaire sur laquelle on pense qu’il en sait très long. Khashoggi a, en  effet, depuis longtemps parmi ses relations d’affaires un homme que l’on soupçonne  être le grand blanchisseur de l’argent sale de la drogue, le véritable « cerveau » mondial  du trafic.

Il est un fait certain que l’on retrouve beaucoup de Saoudiens (1)  au sein de la  B.C.C.I.

  1. Certains scandales ont défrayé la chronique. Il y eut l’arrestation d’un neveu du roi Fahd d’Arabie Saoudite, le prince Ben-Saoud Abderlazizi qui fut arrêté à deux reprises pour avoir  organisé l’importation de cocaïne… et a été libéré après avoir payé une caution de 150 000  livres (1 750 000 francs) ; ainsi que celle du petit neveu de Sir Winston Churchill, James Spencer, marquis de Blandford, fils et héritier du duc de Marlborough, l’une des grandes familles  de l’aristocratie anglaise ! En Italie, un scandale défraie la chronique. Il s’agit d’un trafic illégal  d’armes vers l’Irak qui a donné lieu à une commission de 180 millions de dollars. La justice italienne accuse Michel Merhej, syro-saoudien installé en France, d’être l’un des bénéficiaires de  ce trafic tandis que le colonel Giovannone, dans une note au juge Carlo Palermo, fait allusion  à un trafic de drogue. Le même Michel Merhej est en outre l’un de ceux qui approvisionnait  l’Iran en munition. Suliman Olayan, l’un des plus riches businessmen d’Arabie Saoudite, gros  actionnaire de la  Chase Manhattan  Blaziziank et de la First Chicago Bank — deux banques  impliquées dans le blanchiment des narco-dollars, est le personnage clé de la fusion entre le  Crédit Suisse  et la  First Boston .

Parmi ses principaux actionnaires, on trouve non seulement l’émir d’Abu  Dhabi, Zayed Ben Sultan an Nayane, mais aussi Kamal Adham, chef des services secrets saoudiens, Gaith Pharaon, un des hommes d’affaires saoudiens les plus puissants, qui, par l’intermédiaire de la  Pharaon Holding Ltd , détient 26 % du capital de Primistères Félix Potin  et 28,5 % du capital de Paris-Parc, société qui construit et gère  le parc d’attractions de Mirapolis à Cergy-Pontoise et Salem Ahmed Ben Mahfouz, un  Saoudien, propriétaire de la plus grande banque locale de son pays, la  National Commerce Bank , et grand ami de Khashoggi. Or, il faut souligner que ces alliés puissants des Etats-Unis dans le Golfe possèdent la majorité de la B.C.C.I., et que cette dernière  n’avait pas non plus lésiné pour se faire des amis au plus haut niveau de l’administration américaine. Ainsi  Global 2000 , un organisme de charité fondé par l’ex-président  Jimmy Carter, membre de la Trilatéral, a reçu des dons représentant plusieurs millions  de dollars de la part de la B.C.C.I. Le président fondateur de la B.C.C.I., Agha Hassan  Abedi, était très lié à Jimmy Carter et à Alan Garcia, le président du Pérou. Carter ira  jusqu’à coopter M. Abedi comme vice-président de Global 2000. M. Abedi, de son côté, offrira, en le faisant payer par l’agence de la B.C.C.I. à Londres, un Bœing 727 privé à l’ancien président des Etats-Unis. Certes, M. Carter va utiliser cet avion dans le  cadre de sa fondation pour semer la bonne parole à travers le monde. Mais l’argent de  la drogue trouve là un extraordinaire canal de blanchiment à la fois financier et moral.

Bert Lance, ancien directeur du Budget dans l’administration Carter, et ami de  longue date avec Agha Hassan Abedi, deviendra l’un des directeurs de l’I.C.I.C. (International Credit and Investment Co), une filiale de la B.C.C.I. basée aux îles Caïmans. Celui-ci était d’ailleurs déjà associé à Gaith Pharaon dans Je cadre de la  National Bank  of Georgia, avec pour mission précise d’acquérir la  Financial General Bankshares  de Washington (F.G.B.I.) pour le compte de M. Abedi. Il n’y réussira pas. Mais le banquier  pakistanais, par l’intermédiaire de la société financière de M. Pharaon, la Koweit Inter – national Finance Co  (K.I.F. Co, basée aussi aux îles Caïmans), parviendra finalement  à prendre le contrôle de l’établissement de Washington. Grâce à l’appui de M. Carter,  plusieurs personnalités américaines entreront dans le conseil d’administration de la  F.G.B.I. : on peut citer entre autres. Clark Clifford, Symington W. Stuart, membre du  C.F.R. et James Gavi, qui appartiennent tous deux au célèbre cabinet d’affaires Arthur  D. Little.

À cette filiale de la B.C.C.I., l’I.C.I.C., au sein de laquelle Bert Lance occupait un  poste important, il se vit dans l’obligation de rembourser une « avance » qui lui avait été consentie sur une affaire n’ayant finalement jamais eu lieu, en sorte que les commissaires aux comptes de la firme spécialisée de Price Water House furent satisfaits.  Mais l’argent du remboursement avait été fourni à M. Lance (1)  par une autre société du  même groupe que Price Water House ! Le système de la B.C.C.I. tel qu’il est organisé  le permet…

Autre personnage important lié à la B.C.C.I., Clark Clifford, conseiller de tous  les présidents américains depuis Harry Truman et ancien secrétaire d’Etat à la Défense  de Lyndon Johnson. Eminence grise du C.F.R., lié à Henry Kissinger depuis les années  1960, président de la  First American Bank , Clifford « a été de 1966 à 1972, un des partisans acharnés de l’abandon du Viêt-nam du Sud aux communistes. Il est à ce point  compromis que dès qu’il est averti, il se rend auprès du sénateur démocrate John Kerry  (responsable de la sous-commission adéquate du Sénat) et lui enjoint d’étouffer son  nom et le fait qu’il soit intervenu continuellement pour défendre le général Noriega, lié comme lui à la B.C.C.I. Kerry refuse. Clifford téléphone aussitôt à Miami pour conseiller à son ami Amjad Awan, un des fondateurs de la banque et directeur de ses  opérations latino-américaines, « de disparaître avant d’être appelé à déposer ».

Clifford ignorait qu’Awan avait déjà déposé en secret au Sénat le 30 septembre  précédent (2) .

  1. Directeur de la  First National Bank  de Calhoun, en Géorgie, en 1977, Lance avait été  accusé d’avoir utilisé les fonds de cette dernière, pour lui, et pour ses amis politiques.
  2. C.E.I, 27 octobre 1988.

Autre scandale où l’on retrouve la B.C.C.I. : l’affaire Yorgos Koskotas, magnat de  la banque et de la presse helléniques. Qui est ce Grec ? En 1979, après une douzaine d’années d’émigration américaine, il entre comme employé à la  Banque de Crète, le dixième établissement privé du pays. Trois ans plus tard, il en est le propriétaire. Entre-temps, en 1983, il crée un groupe de presse :  Grammi qui va d’Ena, l’équivalent de notre Paris-Match, devenu premier sur son créneau, à Mark), mensuel culturel et branché.

Entre l’automne 1987 et l’été 1988, Koskotas construit sur la route de Marathon, au nord d’Athènes, le complexe d’édition le plus moderne d’Europe : béton, or et marbre blanc, truffés d’électronique dernier cri, informatisation de la rédaction aux rotatives qui débitent 45 000 exemplaires à l’heure. L’investissement est à la hauteur :  8 milliards de drachmes (350 millions de francs). Il lance à grands frais un journal tout en couleur : 24 heures, copie conforme de l’américain U.S.A. Today, rafle deux titres conservateurs, puis s’oriente vers le pasok, le parti socialiste au gouvernement en rachetant en décembre 1987 I Kathimerini  et six mois plus tard, Vradyni  dont il censure la Une, compromettante pour le Premier ministre Andréas Papandréou.

Trop c’est trop, surtout qu’il refuse obstinément de dévoiler l’origine de fonds  apparemment inépuisables. Après de multiples pressions — Koskotas n’a pas que des amis —, une enquête est ouverte sur les comptes de la  Banque de Crète , quartier général du holding de Koskotas. La commission parlementaire révèle l’existence de sociétés  financières rattachées à la banque ayant leur siège social au Luxembourg, comme la société Medit Fin International. Selon le quotidien I Proti  du 13 février 1989, celle-ci  serait impliquée dans le trafic d’armes et de stupéfiants avec de grandes banques trans – nationales, telles que la  Credit Bank  et sa filiale le Credit Trust.

Les marchés visés étaient l’Afrique du Sud, l’Iran et l’Irak. Les entreprises publiques grecques d’armement, EBO  (Industrie hellénique d’armements) et  Pyrkal sont compromises. En 1985, EBO  aurait conclu un accord avec l’Irak de 70 millions de dollars pour la livraison d’armes par l’intermédiaire de sociétés commerciales situées hors de Grèce. Principal accusé de ces malversations : l’ancien directeur d’EBO , Stamatis  Kambanis, et trois de ses collègues, Dimitri Halatsas (conseiller juridique), Ioannis Papadopoulos (directeur des achats) et Dimitri Kyriakarakos (directeur financier). Kambanis, directeur d’EBO, en fuite, doit répondre de diverses malversations ayant  coûté 9 millions de francs aux contribuables helléniques, d’une fraude de 21 millions  de francs sur l’achat de matériel canadien et d’un versement de 36 millions de francs de pots-de-vins à des sociétés fantômes censées ouvrir le marché irakien aux obus grecs.  Ces firmes-couvertures sont la  Getaway, la Coastal et l’Assas, selon la presse grecque.

Le dirigeant de l’une d’elles, un Américain du nom de Baumgart, se serait d’ailleurs plaint de ne pas avoir touché sa commission, qui aurait atterri directement dans  la poche de Kambanis. Or, ce dernier aurait eu, d’après le très sérieux périodique athénien  Anti , des contacts étroits avec la  Banque de Crète , propriété de Koskotas, et avec  la B.C.C.I. luxembourgeoise. Or, les mêmes noms réapparaissent : Agamemnon Koutsogiorgas, dauphin officiel du Premier ministre, et George Louvaris, ami de la maîtresse d’Andréas Papandréou, et représentant en Grèce de la société Matra.

Il a été également révélé que Medit Fin International  entretient d’étroites relations avec la B.C.C.I. impliquée dans le trafic de cocaïne. La commission conduite par  la  Banque de Grèce , chargée de contrôler les affaires de la  Banque de Crète , a montré  l’existence d’une demande de transfert de fonds de 70 millions de dollars de la part de  la  Banque de Crète  à l’intention de la B.C.C.I. au moment des faits. Bien qu’elle nie,  argumentant la falsification, la  Banque Merryll Lynch , également impliquée dans le  blanchiment de la drogue, aurait tenu un compte de 13 millions de dollars pour Koskotas, que ses adversaires accusent d’avoir blanchi l’argent de la mafia gréco-américaine de la drogue. Ce qui expliquerait l’origine de fonds apparemment inépuisables…

Mais pour comprendre la B.C.C.I., il faut vous faire un peu d’histoire. La Bank of  Credit and Commerce International  a été fondée en 1972. À sa fondation, elle figurait déjà au 49e rang des banques de dépôt du monde et avait un des taux de croissance les  plus rapides du globe. En moins de dix ans, elle était devenue l’une des banques arabes les plus importantes, au niveau de l’ Arab Bank de Jordanie qui se trouvait au 23 e rang des banques d’affaires mondiales. Mais elle est la première vraiment internationale  dans sa catégorie.

Si elle n’est pas la première banque du tiers-monde, elle est en tout cas la première banque « tiers-mondiste » du globe. Son activité est au service du « concept ».  Lequel ? Celui de son fondateur, Agha Hassan Abedi, Pakistanais d’origine. Mais ce « concept »-là ressemble plutôt à celui d’une secte qui demande intronisation. Suffisamment en tout cas pour que le directeur de la filiale de Paris, en 1982, M. Deane, pourtant prêt à donner tous les nombreux renseignements chiffres à l’appui, sur l’entreprise, préfère ne pas entrer dans de tels détails.

Autour de la B.C.C.I. et de son fondateur s’est développé un réseau d’influence qui plante ses ramifications dans les circuits d’information, principalement à partir de  Londres. M. Abedi est à l’origine de la  Third World Foundation  (Fondation du tiers-monde), dirigée par M. Althaj Gauhar, également d’origine pakistanaise, et ami de Abedi. Cette fondation, dont les activités sont multiples, publie notamment le Third World Quaterly  qui assure L’Expression de multiples personnalités du tiers-monde et la publicité politique à de nombreux autres magazines tiers-mondistes, souvent d’inspiration  socialiste ou marxiste. Mais, surtout, la Fondation a conclu avec le quotidien de Londres,  The Guardian , propriété du  Scott Trust, dont on sait qu’il ne manque pas comme la  plupart des quotidiens de problèmes économiques, un accord au terme duquel celui-ci  publie chaque semaine un supplément sur le tiers-monde, dont les éléments rédactionnels lui sont fournis, directement ou indirectement par la Third World Foundation.

C’est plus encore l’efficace monopolisation indirecte et discrète de l’information  que l’impact de ses activités financières, pourtant non négligeables, qui rend les activités de la B.C.C.I. particulièrement dignes d’intérêt.

À côté des comptes de filiales sur papier glacé et des. conseils d’administrations  peuplés des éternels notables locaux rassurants, les structures à partir desquelles les fils  de cette affaire sont tirés, sont opaques. Un holding situé au Luxembourg (B.C.C.I. S.A.), et l’autre (B.C.C.I. Overseas Ltd), dans l’île de Grand-Caïman, aux Bahamas. La filiale de  Londres, dépend du Luxembourg, alors que celle de Paris dépend de Caïman, où plu – sieurs sociétés entrecroisées contrôlent la principale, en sorte qu’il est en définitive extrêmement difficile de savoir qui sont les actionnaires ayant la haute main sur l’ensemble.

Il y a bien d’autres bizarreries. Par exemple, les autorités bancaires londoniennes  n’ont pas accordé à la branche britannique de la B.C.C.I. le statut plein de banque  reconnue, mais celui de « licence deposit taker » de seconde catégorie. Le fait que le  groupe n’ait aucune base nationale d’origine et ne soit qu’un montage international en  est la raison principale, les possibilités de contrôle étant, dans ces conditions limitées…  Ce qui arrange bien du monde. Au Pakistan même, la B.C.C.I. est considérée comme  banque étrangère, bien que ses dirigeants entretiennent les meilleures relations avec  le régime d’Ali Bhutto.

Autres curiosités, la  Bank of America  qui se trouvait associé au démarrage de  la B.C.C.I., a liquidé progressivement sa participation à partir de 1979, en dépit de la  spectaculaire croissance de la B.C.C.I. Version officielle : d’après une étude de la revue  New Statesman  du 18 octobre 1981, quand les auditeurs de la banque américaine sont  arrivés pour vérifiés une branche de la B.C.C.I. dans l’un des émirats du Golfe, ils  auraient découvert… qu’elle n’existait pas, en sorte qu’un divorce poli aurait été par la  suite organisé d’un commun accord. Divorce auquel nous ne croyons pas étant donné  que la  Bank of America  est l’un des établissements bancaires inquiétés dans l’enquête  sur le blanchiment des narco-dollars !

Dès 1982, la B.C.C.I. avait plus de quarante-cinq succursales en Grande-Bretagne où elle réalisait environ 15 % de son chiffre d’affaires, et réalisait quelque 45 % de  ses activités en Afrique. Elle est l’une des rares institutions financières à être installée aussi bien en Afrique francophone, au Nigéria — une des plaques tournantes de la  drogue en Afrique comme par hasard — et au Zimbabwe, où elle fut la première et la  seule banque étrangère autorisée après l’indépendance.

En 1980, elle se permettait de racheter la Hong Kong Metropolitan Bank, et dans  le même temps, la Banque de commerce et de placement, à Genève — bien que le  groupe B.C.C.I. ne figura pas sous ce sigle en Suisse — et arborait un vice-président d’Hoffman La Roche, sur la page de garde de son rapport annuel, à côté d’un « ancien »  vice-président de la  Bank of America !

Aujourd’hui, l’actionnariat privé détient 88,4 % du capital, les 11,6 % restant étant  entre les mains de l’ I.C.I.C. Foundation  et de l’ I.C.I.C. Staff Benefit Fund , deux organisations créées par la B.C.C.I. et contrôlées par ses directeurs, l’une à vocation charitable, l’autre consacrée à la gestion collective. À ces titres, la B.C.C.I. a versé des  sommes qui ont atteint 21 millions de dollars en 1987.

Quand ses neuf responsables ont été emmenés, menottés et enchaînés en 1989, la banque est tombée des nues, voyez-vous ça… Alors que les liens de la B.C.C.I. avec  les milieux de la drogue ne sont pas récents : en 1980, deux de ses représentants à Bogota avaient déjà été impliqués dans un trafic de haschisch. En 1986, on la retrouve  mêlée à l’Iran-gate à travers Adnan Khashoggi, trafiquant d’armes. Ce qui n’empêche  pas John Hillbery, directeur de la division internationale d’affirmer qu’une « campagne pernicieuse se développe contre la B.C.C.I., qui n’est au courant d’aucune prétendue violation de la loi ». Mais le lendemain, il rectifie le tir, en diffusant une seconde  déclaration destinée à « procurer une perspective correcte face aux accusations des  douanes américaines ». Mais ses arguments sont bien faibles… Hillbery essaie de nous  faire croire que les directeurs arrêtés sont de « jeunes cadres », à l’exception de Nazir Chinoy, le directeur pour l’Europe et l’Afrique, arrêté à Londres. Ce n’est pas un hasard  si la B.C.C.I. possède trois branches en Floride et seulement trois autres pour le reste  des Etats-Unis.

Alors pourquoi cette banque n’a-t-elle pas fait parler d’elle plus tôt ? Pour deux  raisons : son organigramme est particulièrement complexe et surtout elle bénéficie de  parrainages prestigieux et de protections politiques au plus haut niveau, comme nous  l’avons vu.

Le circuit était le suivant : remise de l’argent liquide à une agence B.C.C.I. en Floride ; virement des sommes déposées vers plusieurs succursales de la banque à New York, Londres et Paris, où l’on émet des certificats de dépôt à 90 jours. En retour, un  prêt est consenti par une filiale de la B.C.C.I. (Bahamas) à l’agence de Floride. Dépôts et prêt sont évidemment du môme montant. Il ne reste plus à la succursale de Miami qu’à virer le montant du prêt sur un compte appartenant aux gros bonnets de la  drogue en Uruguay ou ailleurs. Suite à ces affaires, la B.C.C.I. devait comparaître en  Floride pour blanchiment d’argent. Eh bien, ceux qui croyaient encore à une justice  égale pour tous et espéraient avoir de nouvelles informations sur l’étendue du trafic  des narco-dollars, en seront pour leurs frais. Le 16 janvier 1990, la  Banque de Crédit  et de Commerce Internationale  (B.C.C.I.) du Luxembourg, parvenait à un accord avec  le tribunal de Tampa, en Floride, afin d’échapper à ses juges : elle a plaidé coupable et  accepté une « mise à l’épreuve » de cinq ans, assortie d’une perte d’actif de 14 millions  de dollars. Une misère…

Les manipulations d’argent sale effectuées par la B.C.C.I. ne sont pourtant ni la  première ni la plus importante des affaires de blanchiment de fonds déjà découvertes  par les limiers américains.

Le Times du 6 juillet 1981 écrivait déjà : « Ce n’est pas une coïncidence si la seule  des filiales de la Banque centrale ( Federal Reserve Board ) à présenter un excédent de  liquidités qui s’élève à 4,7 milliards de dollars est celle d’Atlanta en Floride. » Ces liquidités en petites coupures proviennent en effet de la vente au détail de la drogue.

En 1982, la  Capital Bank de Floride avait hébergé 242 millions de dollars apportés  à ses guichets par les trafiquants au rythme de plus d’un million par jour. C’est un personnage nommé Beno Ghithis, installé à Miami, qui révéla qu’il avait blanchi plus de  240 millions de dollars en huit mois, soit une moyenne de 1,5 million de dollars par jour  ouvrable. Son bureau était installé à proximité du siège de la  Capital Bank  et certains de  ses courriers chargés des dépôts, connaissaient si bien les employés qu’ils les appelaient  par leurs prénoms, et n’attendaient même que l’argent soit compté. D’autres courriers  allaient déposer l’argent dans des banques du Texas, de Californie et du Canada (1). Ils  effectuaient jusqu’à trente ou quarante transactions par jour. Pour ne pas attirer l’attention des caissiers (!) ils réduisaient la taille de chaque dépôt à 5 ou 7 000 dollars. Bien  qu’elle aurait blanchi à elle seule pour huit milliards de narco-dollars, la  Capital Bank fut acquitté, comme fut acquittée la  Banque de Nova Scotia  qui avait encaissé au Canada 12 millions de dollars remis dans des sacs de sport par des écoliers pour le compte  de Gary Hendin, un avocat ayant monté dans son étude un faux bureau de change.

  1. Les autorités canadiennes estiment que près de 7 milliards de dollars provenant de  l’argent de la drogue circulent à travers leurs banques, dont bon nombre ont des filiales dans  les paradis fiscaux des Caraïbes.

Mis en cause en 1985 dans l’affaire de la  Pizza Connection  —une chaîne de pizzas new-yorkaises avait servi à blanchir près de 700 millions de dollars — le fameux  courtier de Wall Street E.F. Hutton, a eu de son côté beaucoup de chance. Sa branche  de Providence (Etat du Maine) avait reçu 13,5 millions de dollars en petites coupures  et les avait transférées sur son agence de Lugano (Suisse), via le Crédit Suisse  et différentes banques des Bahamas et des Bermudes. La Hutton les plaçait sur les marchés  à termes pour le compte de Della Torre, un lieutenant du boss de la mafia, Giuseppe  Bono ; la firme s’en tira avec 2,75 millions de dollars d’amende, et la promesse (!) de ne  plus recommencer. En juin 1987, pourtant, Yuri Androwitz, un de ses brokers de New  York et Arnold Phelan, un de ses cadres dirigeants, blanchirent de nouveau, chacun de  leur côté, des millions de dollars pour le compte de « citoyens suisses »…

Une autre partie de cet argent fut déposée dans des établissements financiers réputés comme Merril Lynch, dont les grands patrons sont tous membres de la Pilgrims  Society ou du C.F.R., et dont la banque française  Paribas  détient 3 % du capital. Paribas  se trouve être au premier rang des « étrangères » en Suisse par le montant de ses  bénéfices. Des enquêtes ont révélés que des personnages chargés de blanchir l’argent  avaient effectués des dépôts dans deux des plus grandes banques helvétiques, le  Crédit  Suisse  et la  Suisse Bank Corp.

Des banques aussi prestigieuses que la Sanwa Bank, un établissement japonais classé au 5e rang mondiale, la  Chemical Bank of New York  et la  Citizen and Southern Bank d’Atlanta, deux organismes contrôlés par la Pilgrims, viennent d’être condamnées pour avoir accepté de blanchir les narco-dollars… En tout, c’est plus de quarante  banques aux Etats-Unis qui font l’objet d’enquêtes !

La Chase Manhattan Bank, de David Rockefeller, la Bank of America , l’Irving  Trust , toutes banques participant au financement du C.F.R. et de la Commission  Trilatérale , le courtier en devises  Deak and Co , la  Croker Anglo de Californie… ainsi que la Banque Nationale de Mexico  et l’ A.B.N. —  Algemene Bank Nederland  — la première banque des Pays-Bas, toutes deux citées, avec la B.C.C.I., par Jean-Pierre Moscardo, dans son enquête « L’argent de la drogue (1) » : autant d’institutions financières mises en  cause dans le recyclage des fonds des trafiquants.

  1. Diffusée par Canal Plus.

Là aussi, on retrouve la liste d’un des plus riches businessmen du royaume d’Arabie Saoudite, Suliman Olayan, gros actionnaire de la Chase Manhattan Bank et de la First Chicago Bank — entre autres — qui est, en même temps, le personnage clé de la fusion actuellement en cours entre le Crédit Suisse et la  First Boston , toutes banques également inquiétées dans le blanchiment de l’argent de la drogue.

En 1985, déjà, une plainte avait été déposé concernant l’« étouffement d’une affaire concernant le lessivage de 1,2 milliard de dollars provenant de la drogue par la  Bank of Boston, banque qui a des liens financiers étroits avec l’institution financière  appartenant à la famille du procureur William Weld. À l’époque, William Weld, en tant  que procureur, avait demandé une amende minime de 500 000 dollars contre la Bank of Boston  pour clore les enquêtes, protéger les intérêts financiers de sa famille et ceux de plusieurs responsables de la Bank of Boston qui avaient contribué au financement  de ses campagnes électorales.

Le 20 janvier 1987, le procureur William Weld était pris la main dans le sac à  intervenir en faveur de la mafia du Cartel de Medellín. Il avait classé dans ses tiroirs  des informations que lui avait fourni un sénateur américain, et qui impliquait la Southern Air Transport  dans le trafic de drogue. Selon le  Washington Post  de l’époque, le  conseiller spécial chargé de l’affaire de l’Irangate, Lawrence Walsh, avait reçu un rap – port portant sur les liens entre la Southern Air Transport et la mafia colombienne de la drogue. Le journal rapportait que le sénateur John Kerry, membre de la Commission  sénatoriale des Affaires étrangères, s’était entretenu avec Weld le 26 septembre 1986 pour l’informer de quelqu’un qui aurait été un témoin occulaire du rôle de la  Southern Air Transport  dans le trafic de drogue. Ce témoin aurait rapporté au F.B.I. qu’il avait vu  un avion-cargo portant la marque de la Southern, utilisé pour un transfert de drogue  contre des armes sur la base aérienne de Baranquilla en Colombie. Selon ce témoin,  Jorge Ochoa, un des cinq patrons du Cartel de Medellín, supervisait directement l’opération. Le récit du témoin ne fut pas pris au sérieux par le F.B.I. — étant donné que,  selon le directeur de l’agence William Webster, cette chose qu’on appelle narcoterrorisme n’existait pas.

Quelques temps après l’entretien entre le sénateur Kerry et Weld, on lui répondit : « Le département de la Justice considère que l’information fournie jusqu’à maintenant est insuffisamment détaillée. »

L’idée qu’a Weld de la confiance à accorder à ce témoin diffère beaucoup de celle  du sénateur Kerry qui, selon le  Post , a déclaré à son équipe : « L’informateur nous a  donné des informations précises concernant les liens entre le trafic de drogue et les gouvernements étrangers, la corruption impliquant des fonctionnaires du gouvernement américain passés et actuels liés au trafic de drogue, et nous a rapporté ce qu’il a  vu du trafic de drogue contre des armes impliquant la  Southern Air Transport . »

Cela est à rapprocher du cas Barry Seal. Ce dernier, qui avait aussi travaillé pour la Southern Air Transport, était devenu un informateur de la Brigade des stupéfiants  américaine (D.E.A.) pour dénoncer le trafic auquel se livrait son ancienne compagnie,  liée, d’après certains renseignements à la C.I.A. ! Il fut abattu à Baton Rouge (Louisiane) par le Cartel…

Alors, entre la Bank of Boston, William Weld, le F.B.I., la C.I.A., la drogue et le trafic d’armes…

Autre affaire étouffée : l’enquête ouverte sur les activités illicites de lessivage  d’argent organisées par un certain Marvin Warner, propriétaire de la  Great American Bank, siégeant en Floride. Warner avait déjà joué un rôle important dans la faillite de la Home State Bank  d’Ohio, qui créa un scandale international. Des élus de l’Etat d’Ohio, y compris le gouverneur, le procureur et le président du Parti républicain, avaient reçu  des sommes considérables de M. Warner, et aidèrent à étouffer les enquêtes.

Or l’avocat de Marvin Warner était Edward Bennett Williams, un associé intime  de Henry Kissinger. Et ce n’est rien à côté de la  California’s Crocker Bank , qui négocia  quelque temps plus tard une amende de 2,25 millions de dollars avec le fisc, pour avoir  transféré 4 milliards de dollars sans les déclarer, vers six banques de Hong Kong, sans compter des opérations similaires avec sa filiale au Mexique. Quant la Bank of America,  les fonds ainsi transférés auraient atteint 12 milliards de dollars… et l’amende négociée,  4,75 millions. Et, pourquoi en Floride, la Banque fédérale américaine accepte-t-elle de  mettre en service plus de billets de 1 000 dollars que partout ailleurs aux Etats-Unis ?

Pourtant, même si les caisses de documents saisis aux sièges de la B.C.C.I.  aggravent encore les charges retenus contre la banque et même si d’autres affaires  semblables surgissent, la guerre contre les financiers de la drogue a quelque chose de  dérisoire. Les 32 millions de dollars blanchis découverts par Robert et Kathleen ne  représentent qu’une goutte d’eau dans l’océan. Moins d’un millième de ce que rapporte  chaque année le trafic mondial des stupéfiants.

Nicolas Pless et Jean-François Couvrat, auteurs de l’ouvrage « La Face cachée de  l’économie mondiale », expliquaient :

« Tous les mois, on peut trouver dans la revue  International Financial Statistics »,  les mouvements de capitaux transitant par les sept principaux paradis fiscaux : Bahamas, Caïmans, Panama, Bahrein, Hong Kong et Singapour. Au total on peut estimer  que 1 000 milliards de dollars sont déposés dans des fonds offshore. Cela représente  20 % des dépôts bancaires dans le monde. Le cas des îles Caïmans est spectaculaire. À  un heure de Miami en avion, de l’autre côté de Cuba, cette colonie britannique, cinq  fois plus petite que l’agglomération parisienne, occupe le septième rang dans la liste  des pays classés selon le montant des dépôts faits par des étrangers : 242 milliards de  dollars y ont trouvé refuge. C’est-à-dire à peu près autant qu’en France (266 milliards).  Cela représente la modique somme de deux millions de dollars déposés par habitant. »

« À Miami, une banque est parvenue à blanchir jusqu’à 4 millions de dollars par  jour. À la fin, ils ne comptaient même plus les billets. Ils les mettaient dans des grands cartons et les pesaient. Quand les flics ont débarqué, les cartons étaient maculés de cocaïne (1) …

  1. Le Nouvel Observateur  du 16-22 mars 1989.

La Bourse américaine est elle-même touchée de plein fouet. Le Trésor de Washington observe que des fonds exorbitants et de provenance douteuse sont injectés dans des opérations financières.

Et bien que George Bush ait souligné le 12 septembre 1989 que son gouvernement allait poursuivre toutes les pistes possibles pour remonter les filières d’argent,  et pour frapper les seigneurs de la drogue là où ça fait mal », le monde de la finance  montre une résistance. Le message paru dans le  Wall Street Journal  du 1er  septembre  1989 est le plus parlant. Sous le titre « Si l’argent de la drogue a contribué au boom  économique, que va-t-il se passer si la guerre à la drogue réussit ? », l’article cite Lawrence Kudlow de la banque Bear Stearns : « Il est presque indéniable que le trafic de  drogue a, malheureusement, servi de stimulateur à l’économie. » Le quotidien de Wall Street estime que le trafic de drogue représente 10 à 15 % du produit national brut des Etats-Unis.

En septembre 1987, seize agents de change et trois employés de Wall Street  étaient arrêtés pour possession et trafic de cocaïne. Ces arrestations étaient l’aboutissement d’une enquête de quatre ans qui a permis a un agent des stups de se faire  embaucher comme assistant courtier dans la firme Brooks Weinger . Un des directeurs de Brooks, Weinger, Robins & Leeds Inc, Wayne Robbins, était interpellé après des  perquisitions dans deux bureaux new-yorkais de cette compagnie implantée dans neuf villes américaines. La police arrêtait également des employés de quatre autres sociétés  présentes à Wall Street :  Prudential-Bache  — mêlée de très près à l’affaire  Triangle-Péchiney  —  Advest Corp., Allied Capital et The New York Depository Trust.

Les courtiers échangeaient des informations confidentielles contre de la cocaïne,  expédiaient des échantillons gratuits d’héroïne via des sociétés de messages ou se  voyaient confier la gestion de comptes parce qu’ils étaient de bons fournisseurs de stupéfiants, selon les déclarations du procureur new-yorkais Rudolph Giuliani. « La cocaïne était régulièrement utilisée comme monnaie d’échange », ajoutait-il, précisant que des « opérations d’initiés » ont à l’occasion permis à certains accusés de faire des  profits illégaux en bourse. Ainsi un responsable d’une société dont les titres devaient  être introduits sur le marché par Brooks, avait reçu de la cocaïne en échange de 10 000  dollars d’actions de son entreprise. Un autre homme aurait été engagé comme courtier  parce qu’il pouvait assurer un approvisionnement régulier en cocaïne !

Autres réseaux de blanchiment de la drogue, le réseau de distribution des salles  de cinéma américaines, où il n’y a aucun contrôle de la billetterie. Selon certains renseignements, une grande partie pourrait, d’ores et déjà, être la propriété de la mafia  colombienne et américaine. De la même manière, plusieurs équipes de football américaines du Nord et du Sud, constituées en sociétés, seraient, elles aussi, contrôlées par  les narco-trafiquants. C’est ainsi que ces derniers glissent dans leurs recettes l’argent  de la drogue. Impur à l’origine, celui-ci en ressort blanchi pour être déposé dans les  banques sans que l’on puisse en vérifier la source.

Martin Fitzwater, porte-parole de George Bush, confiait à Jacques Chirac, le plus  sérieusement du monde : « Nous nous sommes dit que plusieurs O.P.A. pourraient être financées avec l’argent de la drogue. Imaginez que la mafia se porte acquéreur  d’une société d’armement… Poussons encore plus loin l’hypothèse votre marché est  porteur pour l’héroïne. Imaginez qu’un réseau de Marseille s’approprie l’une de vos  sociétés d’armes….

La même menace pèse-t-elle sur la France ? La réponse doit être nuancée, même  si la commission des Finances de l’Assemblée nationale et les conseillers de Pierre Bérégovoy ont été intrigués par l’O.P.A. conduit sur  Pathé-Cinéma . La puissance et le volume d’argent déployés par les acheteurs italo-américains et les circuits encombrés  utilisés ont convaincu le ministre de l’Economie et des Finances d’intervenir et de frei – ner l’acquisition de la grande société cinématographique française.

Il est vrai que Giancarlo Parretti, racheteur de Pathé  et de Cannon , patron d’une  multitude de sociétés espagnoles, hollandaises et luxembourgeoises, a, récemment, évité de peu la prison. Le 27 juillet 1989, le juge d’instruction madrilène Soto Vazquez  lançait un mandat d’arrêt contre le financier italien pour évasion illégale de devises.  L’enquête menée en Espagne a mis au jour un réseau d’évasion monétaire impliquant  dix-neuf personnes. Ce trafic, qui a pu servir à blanchir de l’argent, a écoulé plus de 25  millions de francs vers la principauté d’Andorre. Les accusations de plusieurs médias  espagnols, qui liaient Parretti aux finances de la Mafia, se trouve du coup réactivées.

Giancarlo Parretti est non seulement l’un des bailleurs de fonds du Parti socialiste italien, mais détient des amitiés un peu partout dans le monde et, en France, il en  a jusqu’à l’Élysées. Il faut savoir en effet que l’achat du groupe Pathé-Cinéma  par une  coalition franco-italo-américaine a été mené par Max Théret, socialiste, ex-patron de la  F.N.A.C. et ancien président de la société des actionnaires du  Matin , associé au groupe  cinématographique…  Cannon, et Jean-René Poillot, P.-D.G. de la société Média-Communication ( Le Matin ) et homme-lige de Paul Quilès, membre du P.S. Or, comme par  hasard, c’est Paul Quilès qui a fait le forcing auprès de Pierre Bérégovoy pour que les étrangers de Cannon soient autorisés par les Finances à participer à l’achat de Pathé.

C’est en effet un drôle de cinéma que l’entrée de Parretti. dans Pathé. On retrouve  derrière tous ces gens un acheteur obscur, Florio Fiorini, financier italien installé à Genève, et patron de la S.A.S.E.A. (Société anonyme suisse d’exploitations agricoles), as – socié et grand ami de Giancarlo Parretti. Le holding de ce dernier, basé dans le paradis  fiscal luxembourgeois,  Interpart , a beaucoup d’affaires en commun avec la S.A.S.E.A.

D’où vient, en effet, le milliard de francs qu’a coûté  Pathé ? Pour le moment, on  ne trouve trace que de 480 millions. Ils proviennent d’un crédit relais accordé à M.T.I. par la filiale néerlandaise du  Crédit Lyonnais (C.L.B.N.). Or, pour réaliser cette opéra – tion de rachat, Parretti a constitué une société de droit français à laquelle Max Théret  a complaisamment prêté son nom :  Max Théret Investissement  (M.T.I.).

Dans M.T.I., explique  Valeurs actuelles  du 27 février 1989, Théret ne détient que  30 % des actions à travers sa maison d’édition  Le Signe . Le reste du tour de table est  assuré par une autre société française —  Média Cinéma Communication  —, une personne physique, Salvatore Picciotto, homme lige de Parretti, et une société holding de  droit néerlandais, Cannon International BV, contrôlée par Perretti.

En direct, celui-ci ne détient que 10 % du capital de M.T.I. Le plus gros actionnaire est  Média Cinéma Communication  pour 40 %.

Le président de cette dernière société est M. Jean-René Poillot, ancien directeur de cabinet de M. Paul Quilès, déjà apparu au côté de MM. Théret, Parretti et Picciotto  lors de la tentative de rachat du  Matin de Paris. La participation de 40 % qu’il détient dans  Média Cinéma Communication lui a coûté un franc symbolique. Voilà pour les  capitalistes français !

L’argent a été directement versé à Rivaud qui l’a rétrocédé aux actionnaires mi – noritaires de Pathé :  Suez-Lyonnaise des Eaux – Générale de Belgique  (42 %) et le public  (6 % ), pour acheter leurs parts.

La banque  Rivaud  a accordé à M.T.I. un délai de paiement pour le solde, 52 % des  titres, détenus par les sociétés du groupe et conservés dans ses coffres en attendant le  règlement définitif.

Autrement dit, MM. Parretti, Théret, Poillot et consorts ont acheté  Pathé  à tempérament, sans apport de fonds propres ou quasi. Au passage, ils ont raflé l’affaire à  Suez  et à la  Lyonnaise des Eaux  qui, avec l’aide de la Caisse des Dépôts, avaient fait une contre-proposition sensiblement au même cours (900 francs l’action) et se proposaient de payer comptant.

Sur quel critère la filiale néerlandaise du  Crédit Lyonnais  a-t-elle accordé son  prêt à M.T.I. ?

— Dans l’audiovisuel, 480 millions de francs ne sont pas une somme considérable, a plaidé dans une interview au  Monde  M. Jean-Jacques Brutschi, président du  directoire de la filiale néerlandaise du  Crédit Lyonnais.

Cette banque parait effectivement très puissante. Son portefeuille de prêts s’éta – blit à 51 milliards de francs sur un total de bilan de 75 milliards. Spécialisée dans le financement du cinéma après la reprise en 1981 de l’ancienne banque Slavenhurg, la  filiale néerlandaise du  Crédit Lyonnais a récupéré une activité cinématographique qui  représente aujourd’hui un peu plus de 4,5 milliards de francs. Rapporté à ce dernier chiffre, le prêt accordé à M.T.I. constitue donc plus de 10 % de l’ensemble de l’activité  films de la banque.

Ce n’est pas une broutille. La banque ne s’est pas engagée sans garantie. Lesquelles ?

« No comment », répond-on au siège de la filiale néerlandaise du  Crédit Lyonnais .  Un homme pourtant connaît la réponse : M. Jean Naville.

Soixante ans, portant beau, M. Naville a récemment pris sa retraite du  Crédit Lyonnais  où il était chargé des affaires internationales à la direction centrale. M. Na – ville n’a cependant pas totalement « décroché ».

Il est toujours administrateur de la filiale néerlandaise du  Crédit Lyonnais . Il est  encore directeur financier de  Cannon  France, la filiale distribution dans l’Hexagone  de M. Parretti. Il est surtout depuis le mois d’octobre le président d’une petite société  belge —  Crégéfonds  — localisée depuis le 6 février 1989 dans un cabinet d’expertise- comptable et fiscale, le cabinet Guy Cahn de Bruxelles.

Qu’est-ce que cette société ? Jusqu’à ces dernières semaines, Crégéfonds  était une société « sœur-mère-fille » (la Bourse de Bruxelles n’a jamais éclairci le mystère) d’un  autre holding belge très connu, la Socfin , propriété en partie de M. Philippe Fabri, un  allié de toujours de Rivaud ! L’actionnariat de  Crégéfonds  a changé dernièrement. Elle est contrôlée à hauteur  de 96 % par un holding suisse basé à Genève, la  Sasea , qui s’est fait connaître en France, à l’automne dernier, en rachetant un « paquet d’action Rivaud » (38 %) au tandem Duménil-Stern qui s’en était emparé dans des conditions rocambolesques.

Aujourd’hui Crégéfonds a pour actifs 17 % de la  Socfin  et une participation non révélée dans Socfinal : deux des trois holdings de tête du groupe Rivaud.

Inconnue en France jusqu’à ces derniers mois, la  Sasea  est en passe de devenir  une des nouvelles « coqueluches » de la place de Genève.

Au printemps, elle va procédera une augmentation de capital de 1,6 milliard de  francs français. Tous les membres de son « noyau dur » (51 %) suivront.

Ancien établissement du Vatican, passé en 1985 sous la férule de M. Florio Fiorini, administrateur délégué, ancien directeur de l’Eni (holding public italien), la Sasea est aujourd’hui contrôlée à hauteur de 26 % par un holding luxembourgeois ( Transmarine ), ex-propriété d’une vieille famille d’armateurs norvégienne, les Krohn.

L’identité des actionnaires qui sont derrière Transmarine  est mystérieuse. Valeurs actuelles a pu identifier l’actionnaire français (6,25 %) en la personne de la famille Sénéclauze qui agit à travers son gendre, M. Jean-René Bickart. 10 % du capital ont pu  être localisés à Londres chez Gyllenhammar & Partners  (le frère du président de Volvo). 4 % sont dans les mains d’une vieille famille néerlandaise, les Fentener Van Vissingen. 5 % sont détenus par un autre holding luxembourgeois —  Euro-belge  — fédérant  des capitaux italiens. Le reste est dans le public.

Au 30 juin 1988, le capital de la  Sasea  s’élevait à 900 millions de francs, le total du  bilan à 2,08 milliards de francs et le bénéfice net à 48,5 millions de francs.

La Sasea  exerce quatre métiers principaux : banque et services financiers, commerce international (céréales, pétrole), assurance, tourisme et loisirs.
Pour l’essentiel, tout se joue depuis Amsterdam où la  Sasea  contrôle trois holdings  clés :  Sasea holding BV, Chamotte Unie BV  et  Bobet NV . Ces deux dernières cotées à la Bourse.

Tous les interlocuteurs que nous avons rencontrés ont insisté sur l’absence de  liens entre la  Sasea  et le groupe Interpart de M. Parretti. C’est jouer sur les mots. En  réalité, les deux holdings ont l’habitude de travailler ensemble.
Aux Pays-Bas,  Sasea  et  Interpart  se partagent à parité (42 % chacun)  Melia International BV.
Melia porte une participation de 7 % dans  Cannon Group, et contrôle (plus de  50 %) une société espagnole, la Renta Immobiliaria  (Madrid) qui a récemment racheté pour 300 millions de dollars les actifs immobiliers (salles) américains de  Cannon Group. Un accord qui a déclenché une enquête de la S.E.C. aux Etats-Unis.
En Italie, la  Sasea a racheté une société d’assurance, De Angeli Frua , à M. Parretti. Auparavant, d’autres sociétés (Ausonia, Intercontinentale) avaient été rachetées  par M. Parretti, puis cédées à la  Sasea  qui, depuis, les a revendues…
Cannon Group et De Angeli Frua  sont deux cas intéressants. Dans ces sociétés,  M. Parretti a mis beaucoup d’argent.
Quelques mois après, la Sasea  prenait le relais en apportant des capitaux et en  prenant une participation importante. Est-ce à la réédition de ce scénario que l’on va  assister avec  Pathé ? M. Parretti ne serait-il que le « faux nez » de la  Sasea ?
Les méthodes du financier italien ne font pas l’unanimité. M. Bettino Craxi, ancien président du conseil, a éprouvé le besoin de démentir tout lien d’amitié avec M.  Parretti. M. Paul Quilès tient à signaler qu’il n’entretient plus aucun contact avec lui  depuis l’épisode du  Matin , même s’il accorde des entretiens à sa revue  Europa. À la  Sasea  aussi, cet associé qui se met trop en avant, qui parle trop, gêne un peu. M. Parretti entraîne-t-il ses alliés plus loin qu’ils ne le souhaiteraient eux-mêmes ? M. Eric Kistler, le secrétaire général de la  Sasea, fait remarquer « que Parretti n’est pas le super-capitaliste qu’il prétend être ».

Habitué à jongler avec les règles financières et fiscales, M. Parretti est parvenu,  jusqu’à présent, à entretenir le flou sur sa situation réelle.

En Italie, il est actuellement en délicatesse avec la  Banca del Lavoro pour non-paiement d’un crédit consenti à sa société Cannon ; et, dans le même temps, il s’offre Pathé. Il est vrai qu’il ne manque pas d’amis : en 1986, sa société a procédé à une  augmentation de capital de 265 millions de francs. Elle a été entièrement souscrite en  espèces !

Toujours est-il que beaucoup de gens se demandent d’où vient l’argent et si tout  cela ne serait pas, en final, qu’un magnifique « écran »…

En France, toujours, tombait, en avril 1989, Hector Cuellar originaire de Colombie, de nationalité américaine, accusé d’avoir lavé l’argent sale de la drogue pour le  compte d’un agent de change colombien, un nommé Alfaro, actuellement impliqué  aux Etats-Unis dans une affaire de blanchiment de fonds provenant d’un trafic de cocaïne entre les U.S.A. et la Colombie.

Or, Hector Cuellar, n’est pas n’importe qui. Cet homme de 50 ans, qui fréquentait le  Tout-Paris des finances et de la Bourse, était le président d’ American Express Carte France.

En France, Daniel Lebègue, directeur général de la B.N.P., n’hésita pas à dire,  afin de se dédouaner : « Nous sommes dans la situation des compagnies aériennes qui  savent qu’il peut y avoir des bombes à bord, mais qui ignorent quand et où elles peuvent  exploser. » Voilà maintenant les banquiers qui deviennent de pauvres victimes… « Elle ferait bien (la B.N.P.), comme le souligne fort judicieusement la revue économique française L’Expansion  dans son numéro du 8-21 février 1990, aussi de s’inquiéter de sa  filiale B.N.P.I., qui prospère curieusement dans un Liban en guerre et étend ses activités dans les Caraïbes et au Panama, sous l’œil soupçonneux des Américains. »

« Mais tout l’argent des Caraïbes n’est pas criminel ! » plaide un des dirigeants du Crédit Lyonnais , dont les bureaux des Bahamas, de Curaçao, de Panama et de Grand  Caïman intriguent le F.B.I. Avec la  Barclay’s Bank, la Dresdner Bank, la  Sogénal, Indo-suez, Paribas, le  Crédit Lyonnais  s’est fait prendre en sandwich entre deux virements  douteux. Sa filiale du Luxembourg gérait, pour le compte d’une société baptisée Pidu-corp, un compte de 1,2 million de dollars, provenant d’un transfert de la  Citicorp, filiale  de la  Citibank . Ordre fut donné de faire passer cette sommes le 25 octobre 1989 sur un  compte du  Banco Cafetero (grande banque colombienne) à la  Chase Manhattan Bank, de la famille Rockefeller. L’argent ainsi blanchi était destiné à Gonzalo Rodriguez Gacha, numéro 3 du Cartel de Medellín. Les Américains, qui pistaient sur informatique les transactions du Colombien, obtinrent des banques l’annulation de l’opération et le gel de 60 autres millions de dollars en Europe.

Plus récemment, le  C.I.C. Paris  signalait aux douanes françaises que des proches  du général Noriega disposaient chez lui de comptes bien garnis. Une intervention judiciaire a permis le blocage de l’argent. Mais cet exemple est révélateur car cela fait des  années que le dirigeant panaméen était connu comme trafiquant aux Etats-Unis. Le  C.I.C. Paris  a attendu… qu’il soit capturé pour prévenir les autorités !

Ces faits-divers illustrent le formidable appareil que les parrains de la drogue  sont parvenus à installer sur toutes les places financières du monde. Une gigantesque  machine à laver les dollars qui utilise de moins en moins les truands, trop voyants, et  de plus en plus des hommes « au-dessus de tout soupçon ».

À New York, à Londres, à Paris, à Genève, ainsi que dans tous les paradis fiscaux, sont recrutés des personnalités qui disposent d’une « surface financière » suffisante  pour ne pas attirer l’attention sur eux lorsqu’ils signent des chèques de 500 000 millions de dollars. Ce sont le plus souvent des hommes d’affaires, des banquiers, mais  aussi parfois des fils à papa, des sportifs ou des gros propriétaires.

Bill et Don Wittington, deux champions automobiles célèbres aux États-Unis,  ne risquent plus d’être oubliés. Non pas parce qu’ils ont remporté les Vingt-Quatre Heures du Mans en 1979 devant Paul Newman, mais parce qu’ils doivent 7 millions de  dollars à l’Etat pour avoir organisé un énorme trafic de cocaïne et recyclé les bénéfices  en achetant tout et n’importe quoi.

Les frères Wittington étaient parvenus à tromper tout le monde en multipliant  les achats de sociétés et en justifiant très vite leur fortune par ces entreprises toutes  neuves. Quant à l’argent, il passait pour les bénéfices d’une société écran américaine, repartait ensuite dans une banque de Mexico d’où il revenait doté de certificats d’investissements en bonne et due forme.

Mais les parrains sont des gens prudents. S’ils peuvent utiliser la méthode la  plus simple, ils n’hésitent pas. Or, le fin du fin pour faire de l’argent propre avec de  l’argent sale, c’est de s’adresser à un professionnel. Un banquier ou un agent de change. Moyennant une commission, le premier acceptera d’ouvrir un compte avec, mettons 10 millions de francs. Il suffira de contracter un emprunt d’une somme inférieure — amputée du dessous-de-table au financier — pour obtenir des billets utilisables dans  le commerce légal. Ni vu ni connu.

Plus sophistiqué, est le recours au marché boursier. Vous achetez à Paris, Londres ou Chicago un « contrat de taux d’intérêt » au marché à terme. Vous vendez à  la baisse et déposez les gains sur un compte spécial qui, petit à petit, génère de l’argent  propre. Le volume formidable des ordres à la Bourse assure la dilution de l’argent sale  dans l’argent propre. Certaines sociétés financières, installées dans les paradis fiscaux, n’hésitent pas à faire de la retape dans les journaux économiques du monde entier. Par petites annonces, ils garantissent des « services confidentiels pour toutes opérations de placement Leur signe de reconnaissance ? Ces officines se prétendent souvent  « compagnies  off-shore ».

Et, bien entendu, les « blanchisseurs » de l’argent de la drogue sont carrément les banques elles-mêmes. Nous avons déjà vu l’exemple de la B.C.C.I. Qui oserait soupçonner en effet un établissement qui possède des filiales dans le monde entier et un siège aux Champs-Elysées. Que peuvent demander de plus les trafiquants en matière  d’honorabilité ? Ce qui nous amène tout naturellement à ouvrir le dossier de l’affaire des narco-dollars suisses. La révélation de l’affaire de la connexion libanaise, le plus important réseau de recyclage de narco-dollars jamais découvert en Suisse, a écorné les certitudes helvétiques. La connexion libanaise a provoqué la chute de Mme Elisabeth Kopp,  ministre de la Justice, et révèle un monde d’affairisme insoupçonné derrière la façade  respectable des institutions.

Comme s’il suffisait de tirer un fil, c’est une vraie pelote qui commence à se dévider.
À l’automne 1985, la police réussit à Lausanne un double coup de filet en arrêtant deux cousins, Rami et Zekir Soydan, et un transporteur turc, coincé à Milan avec  trente kilos d’héroïne. Leurs aveux font soupçonner la Shakarchi Trading, société que  l’on va retrouver tout au long de cette étude, de transformer en or expédié au Proche-Orient les bénéfices de la drogue recyclés sur des comptes bancaires suisses. Sollicité par les demandes d’entraides judiciaires du juge turinois Vandano, le parquet de Zurich fit bloquer les comptes de la  Shakarchi. Le séquestre est levé dans les vingt- quatre heures sur l’intervention d’un ancien partenaire du vice-président de la société, l’incontournable Hans Kopp.

Décidés à frapper le talon d’Achille du réseau turco-libanais, les Narcotic’s américains vont alors donner un coup de pouce décisif aux investigations de leurs homologues italiens et tessinois. Au début de 1986, ils parviennent à infiltrer une taupe, « Sam le Blond » qui gagne la confiance d’un importateur de pamplemousse, Haci Mirza, établi avec sa famille à Zurich depuis 1979, et déjà titulaire d’un compte de trois millions de dollars à l’Union des Banques suisses  (U.B.S.). En juin 1986, l’agent de change tessinois, Adriano Corti, se voit proposer par Gaetano Petraglia, commerçant italien domicilié à Lugano, une tractation portant sur 600 kilos d’héroïne devant servir à financer  un marché d’armes, les deux trafics devant emprunter les mêmes filières. Petraglia servant d’intermédiaire à un autre italien, né à Istanbul, Nicola Giuletti, bras droit du gros  bonnet turc de la drogue, Haci Mirza. Corti, dont le nom avait été mentionné dans  l’affaire de la «Pizza connection » avant qu’il ne soit blanchi par la justice, s’empressa d’en informer la police. L’agent de change devait servir d’appât pendant plusieurs mois.

Le 27 novembre 1986, tandis que se prépare le piège à la frontière italo-suisse,  dans la lointaine Californie, ce sont la D.E.A. et le F.B.I. qui saisissent à l’aéroport de Los Angeles trois valises en partance pour Zurich, bourrées de trois millions de dollars  en petites coupures, fruit d’une livraison de cocaïne colombienne. Destination, deux Libanais, les frères Jean et Barghev Magharian, connus comme cambistes sur cette place financière, où ils exercent sans autorisation de travail ou de résidence dans une  suite de la chaîne hôtellière Nova Park. Barghev a reçu son premier visa d’entrée en  1976 sur référence du Crédit Suisse  de Zurich et a d’abord travaillé pour la  Shakarchi Trading. Jean l’a rejoint en 1984 pour ouvrir un bureau de change privé. À la fin de  1986, la police cantonale vient les interroger propos d’un virement erroné sur leur  compte bancaire commun… et ne s’étonne pas de voir cinq courriers employés à leurs  commerces de devises.

Début 1987, le piège de « Sam le Blond », se referme avec le départ d’Istanbul, le  29 janvier, d’un camion de plaques de verre commandées par une vitrerie de Bienne. Plus, dans son double fond, vingt kilos d’héroïne pure et quatre-vingts kilos de morphine-base. Le 18 février, le poids lourd entre sans encombre en Suisse par la douane de Chiasso, livre le verre à Bienne et se gare à Zurich, où les deux chauffeurs téléphonent à leurs commanditaires qui leur donnent rendez-vous sur un parking proche  du tunnel du Gothard. Le 21, saisie du camion et de son chargement. Le lendemain, les chauffeurs, qui ont empoché 80 000 FS, sont cueillis à l’Hôtel Unione. Au même moment, Haci Mirza, qui fête son gain de 2,6 millions de francs suisses dans un palace de Lugano, L’Excelsior, est ceinturé avec Giuletti. Puis c’est le tour de Petraglia. Un numéro de téléphone va mettre les enquêteurs tessinois sur la piste des frères Magharian.

En septembre, le nouveau procureur du Tessin, Dick Marty, réunit secrètement  un sommet américano-italo-helvétique à Bellinzona, pour orienter les recherches sur les liens des deux Libanais avec les trafiquants de drogue internationaux et préciser leur rôle dans le lavage d’argent sale. Il accumule les preuves durant encore dix mois et, le 7 juillet 1988, ramène dans ses filets, outre les deux frères, quatre autres Libanais logés au Nova Park, un Syrien et deux Turcs, passeurs ou convoyeurs de fonds entre  Sofia, Zurich, Genève, Bâle, Chiasso…

Les documents décodés parlent : les frères Magharian ont brassé pour plus de sept  milliards de francs suisses en devises diverses acheminées par valises pleines et répar – ties sur une multitude de comptes bancaires pour acheter, notamment à la  Shakarchi, des dizaines de tonnes d’or expédiés en toute légalité au Liban… Sans compter les trente  millions de dollars d’une vente de cocaïne, en Californie, par une banque de Colombie,  un marché qui leur vaudra, le 23 mars 1989, d’être jugés extradables vers les Etats-Unis.

Le système des frères Magharian était simple. Ils s’adressèrent au Crédit Suisse (encore) qui a réalisé la plus grosse opération en acceptant le dépôt d’un milliard et  demi de francs suisses. L’U.B.S. , pour sa part, a pris livraison de 87 millions de francs en billets et leur a vendu (contre paiement cash) 960 kilos d’or et crédita les comptes qu’elle leur a ouverts de 130 millions de francs. La presse suisse ayant révélé l’affaire, la commission des banques s’est vue dans l’obligation d’ouvrir une enquête en novembre 1988. Les banques ont répondus qu’elles avaient fait leur travail, qu’elles s’étaient renseignées sur l’honorabilité des frères Magharian et qu’elles n’avaient trouvé aucun élément rédhibitoire. Le Crédit Suisse, par exemple, a questionné ses clients, lesquels lui  ont répondu qu’avec l’accord tacite des autorités turques, ils se livraient à un trafic  de devises entre la Turquie et la Suisse, via la Bulgarie. Ce sont là. en Suisse choses  courantes. L’enquête de la commission des banques a conclu que les établissements incriminés se sont bien conformés à la convention de diligence et qu’au pire on pouvait  seulement leur reprocher d’avoir manqué de vigilance…
C’est se foutre de la gueule du monde !

Surtout lorsque l’on sait que : 1) c’est le  Crédit Suisse  qui leur suggéra de créer  une société à Beyrouth — une autre sera créée au Tessin ; 2) c’est la direction du Crédit Suisse qui intervint auprès des ambassades suisses à l’étranger afin qu’elles facilitent les déplacements des convoyeurs de Magharian. Exemple : dans un télex du 7 septembre  1987, le Crédit Suisse, par le biais de son Middle East Department, rappelle à l’ambassade de Suisse de Sofia que Walid Abdul-Rhaman Alayli travaille pour les frères Magharian et recommande un second « employé » des Magharian, Issam Mukhtar Kaissi, un Libanais de vingt-quatre ans.

Bien que les frères Magharian se défendent comme de beaux diables, attaquant journalistes, télévision, clamant leur innocence ou plaidant leur émouvante ignorance, la Commission fédérale des banques n’hésite pas à écrire : en ressort en particulier la  preuve qu’au cours de l’année 1986, les frères Magharian ont réceptionné à Zurich, de la part des courriers d’un intermédiaire arménien, au total 36 millions de dollars en  diverses coupures provenant des Etats-Unis. Ces fonds provenaient du trafic de cocaïne d’une bande colombienne. Ils furent versés par les Magharian sur leurs comptes  auprès du CréditSuisse et de l’Union des Banques suisses, et, en grande partie, immédiatement transférés vers des banques au Panama (1).

Les autorités helvétiques admettent qu’elles n’ont pas encore compris comment les deuxfrères purent opérer pendant aussi longtemps en toute tranquillité, à partir de leur chambre d’hôtel, sans aucun permis de résidence. Et, bien évidemment, personne  n’a encore posé la question de savoir qui aurait bien pu les protéger. Incriminés, les  grandes banques suisses ont immédiatement réagi en rendant public le montant des  comptes tenus par les Magharian, entre 14 et 10 000 F. suisse : une misère. Où est donc passé le reste ?

Au départ, la Drug Enforcement Administration  (D.E.A.), mena deux opérations d’enquêtes sur un réseau suisse qui recyclait des milliards de dollars provenant de la  drogue, réseau dirigé par les deux frères libanais, Jean et Barghev Magharian. La première opération de la D.E.A., Polar Caf , a suivi l’itinéraire des revenus sur la cocaïne du Cartel de Medellín. En passant par une série de comptes bancaires et sociétés bidons, comme une chaîne de bijouterie à Los Angeles, New York et Houston, et une société  traitant l’or en Floride, ces fonds finissaient via l’Uruguay, dans les comptes bancaires  du  Banco de Occidente, dont le siège est à Cali (Colombie). La seconde opération, baptisée Moonbeam, enquêtait sur un trafic d’héroïne et d’armes turco-bulgare, dirigé par la société d’import-export bulgare Globus (auparavant Kintex ).

Selon les documents publiés en mars 1989, les deux opérations de la D.E.A.  aboutirent à un seul compte bancaire à New York au nom de Shakarchi Trading, une agence de change et d’achat-vente d’or de Zurich, dont les activités recoupent, comme nous l’avons vu, celles des frères Magharian.

Un élément crucial du réseau est l’implication de l’homme d’affaires Edmond Safra, d’origine syrienne, qui détient 4% des actions de la fameuse American Express / Shearson / Lehman , et qui préside aussi la  Republic National Bank of New York . Selon les documents obtenus de la D.E.A. par le quotidien New York Newsday, un compte de Mohamed Shakarchi à la Republic National Bank of New York s’est trouvé être une vraie « blanchisserie » pour l’argent provenant des ventes de cocaïne du Cartel de Medellín aux Etats-Unis et des ventes d’héroïne turco-bulgare et de morphine-base au  Proche-Orient.

Les relations entre Safra et Shakarchi remontent à plusieurs années, selon les dossiers de la D.E.A., puisque le père de Mohamed Shakarchi était un vieil ami de Safra. Le père, qui se lança dans le change et l’achant-vente d’or dès le début des années soixante, était en plein cœur d’un réseau turco-bulgare de trafic d’armes, d’héroïne et de morphine-base et d’or. Ce réseau fut aussi au centre de la célèbre « Pizza connection (2) ».

  1. Document donné par Jean Ziegler dans  La Suisse lave plus blanc , Le Seuil.
  2. Il faut souligner que le 24 juillet 1989, le P.-D.G. de l’ American Express , James Robinson,  présenta publiquement ses excuses Edmond Safra, « qu’une rumeur, infondée, avait accusé  de « blanchir « de l’argent « sale «. Comble du comble : à la lettre de contrition était jointe la  promesse de verser 4 millions de dollars (24 millions de francs) destinés à quatre œuvres charitables.. ( Le Canard Enchaîné , 2 août 1989.)

La société mère a été fondée par un banquier libanais, Mahmoud Kassem Sha-karchi, établi à Genève à la fin des années 1970. En 1979, il cède une filiale, la M.K.S., à son fils cadet Marwan, qui va s’associer avec le cheikh saoudien Zaki Yamani (membre du conseil d’administration) pour acheter une usine d’or dans le Tessin (suisse italienne). À sa mort, en 1983, son fils aîné Mohamed Shakarchi, qui a hérité de la  Shakarco zurichoise , la transforme en  Shakarchi Trading , société anonyme dont il offre  la vice-présidence à l’influent avocat d’affaire de la place, Hans Kopp, et utilise ses  « relations spéciales » avec la  Republic National Bank of New York , pour poursuivre ses  activités de blanchissage.

Le 11 avril 1989, le procureur de New York annonçait que les enquêtes sur le  compte bancaire de  Shakarchi à la Republic National Bank of New York  avait cessé et que le compte avait été dégelé. Néanmoins, les frères Magharian, dont le système de courrier se servait du personnel de Shakarchi , selon les documents de la D.E.A., ont  été inculpés à Los Angeles, alors que les Shakarchi  n’ont pas été inquiété…

Selon un rapport de la D.E.A. écrit le 3 janvier 1989, il en ressort de l’enquête  sur les frères Magharian que Shakarchi avait l’ « une des plus grandes entreprises de recyclage d’argent de la drogue en Suisse ». Le plus gros des affaires  Shakarchi  se faisait avec le réseau d’héroïne turco-bulgare. Les revenus de l’héroïne, de la morphine  et des ventes d’armes au Proche-Orient étaient transportés en liquide ou en or par des autobus touristiques voyageant d’Istanbul à Sofia (Bulgarie). Là, les fonctionnaires de la société d’import-export, appartenant au très socialiste Etat bulgare, transféraient les  fonds dans des avions allant à Zurich. Les employés de Shakarchi prenaient l’argent, le déposaient dans des comptes bancaires suisses et le transféraient outre-atlantique,  souvent dans des comptes bancaires de New York.

Les documents de la D.E.A. contiennent des dizaines de noms de fonctionnaires bulgares vivant à Sofia qui participèrent aux opérations de Shakarchi . Retiennent l’attention, ceux de Ivanoff Tochkov et Stoyan Paunov, qui travaillent à Globus. Tochkov  était le chef de Kintex, la société d’import-export précédent Globus.

Autre aspect troublant où l’on retrouve la Shakarchi : le dossier  Triangle-Péchiney. Résumons l’affaire : les actions de la société  Triangle ont été acheté au bon  moment par une série de gens qui bénéficièrent d’informations d’initiés et revendus quelques jours plus tard avec un bénéfice de 500 %. Autrement dit, ils ont été prévenus  par des gens gui participaient en tant qu’acheteurs à l’opération de rachat d’ American Can par Péchiney. Parmi les principaux acteurs : Pierre Bérégovoy, Alain Boublil, Roger-Patrice Pelat, intime de François Mitterrand, Max Théret, tous membres ou  proches du pouvoir socialiste, Roger Tamraz, financier libanais et Samir Traboulsi,  intermédiaire entre Péchiney  et Triangle, et ami d’Alain Boublil…

Dernier personnage haut en couleur mêlé à cette affaire, Yves-André Istel, ancien conseiller financier du général de Gaulle et ami du comte Richard Coudenhove-Kalergi, dont j’ai abondamment parlé dans mon ouvrage L’Irrésistible expansion du mondialisme. Ce banquier français travaille pour la société américaine Wasserstein  et Pedella , qui a servi de conseil à  Péchiney  dans sa négociation avec les dirigeants de Triangle. Cet « ouvreur de portes » français n’est pas totalement un inconnu. Ancien adjoint de Pierre Mendès-France à la conférence de Bretton-Woods, il fut l’un des  piliers de la firme Kuhn and Lœb  avant de passer chez Wasserstein. Istel a fait une partie de sa carrière auprès de Jean Riboud qui fut, jusqu’à sa disparition, patron du groupe Schlumberger et ami personnel de François Mitterrand (1) .

  1. Jean Riboud fut notamment honoré par François Mitterrand de la présidence du Comité pour « L’année de l’Inde », comité dont le vice-président n’était autre que… Roger-Patrice Pelat.  Comme le monde est petit.

Istel est aujourd’hui installé aux Etats-Unis où il siège dans plusieurs conseils d’administration. En France, il siège notamment au fauteuil d’administrateur d’une SICAV créée par Georges Pébereau, de la C.G.E., et ami de Roger-Patrice Pelat. Or l’un des  membres de ce conseil d’administration n’est autre que Jean-Pierre Brunet, ancien patron, lui aussi, de la C.G.E., et P.-D.G. d’une filiale de  Drexel Burnham Lambert  par où  sont passés une partie des achats d’actions  Triangle.

Parmi les nombreuses banques ou sociétés écrans mêlées à cette affaire, citons  tout d’abord Experta Treuhand, société fiduciaire de Zurich qui a de multiples relations avec des sociétés liées, ou ayant été liées, à Roger-Patrice Pelat, comme la société  Vibrachoc, créée dans les années 1950 par Pelat et revendue en 1982 à  Alsthom  (C.G.E.) (51 %) à la B.N.P. (24,5 %) et au Crédit Lyonnais (24,5 %). La société financière  Arfina , mystérieuse société installée au Liechtenstein, qui servait de prête-nom facilitant l’évasion de capitaux, actionnaire de l’ex-entreprise Vibrachoc , partage les mêmes  dirigeants que la « fiduciaire » de Zurich, Experta Treuhand, et les révélations du livre Le Piège de Wall Street de Gilles Sengès et François Labrouillère, sur Roger-Patrice Pelat, comptent parmi les plus étonnantes. On y apprend par exemple que François Mitterrand a été appointé au titre de « conseiller juridique » (?) par la société  Vibrachoc (60 000 F par an à l’époque), jusqu’à son élection à la présidence de la République en  1981, date à laquelle son fils, le député Gilbert Mitterrand, a profité à son tour de ces  versements.

Les profits de 759 000 dollars réalisés par  Experta Treuhand , ont été déposés sur  un compte à la Banca della Swizerra Italiana, filiale d’Unigestion. L’opération avait été  menée par l’intermédiaire de la  First Boston Corporation de Zurich. Par le plus grand  des hasards, la Banca della Swizerra Italiana  est impliquée dans l’affaire des narco-dollars…

Parmi les autres organismes mêlés à l’affaire  Triangle Péchiney, nous citerons la  Banque Cantonale Vaudoise;  Petrusse Securities , qui aurait travaillé essentiellement pour la  Banque de Participation et de Placements  que dirige Roger Tamraz et dont  le mystérieux propriétaire de cette société située au Luxembourg serait un Canadien  recherché par  Interpol, Irving Kott. La gestion de  Petrusse Securities  était assurée par  un homme d’affaires de Toronto, Arie Fromm qui, selon le  Toronto Post, serait un des  maillons du système Irving Kott, impliqué dans une série de délits boursiers internationaux. Unigestion, société financière suisse qui a acheté des actions Triangle par l’intermédiaire, d’Experts Treuhand ; la  Schweiz Volksbank , par l’intermédiaire de Merrill Lynch, nommée dans le blanchiment des narco-dollars, et de Prudential Bache , à  Lugano. Or, comme par hasard, la  Schweiz Volksbank  est également impliquée dans  le blanchiment des narco-dollars ; la  Banque Rothschild ; le  Crédit Suisse ; la  Banque  Morgan Stanley, à Londres, pour le compte de Max Théret ; Drexel Burnham Lambert à New York, pour le compte de Pierre-Alain Marsan de la charge F erri-Ferri Germe (1).

  1. Pierre-Alain Marsan est un ami de Patrick Gruman, directeur financier de la  Compagnie parisienne de placements dirigée par… Max Théret. Encore un hasard. Il faut souligner également que Triangle Industrie est une société récente née de l’imagination fertile de Michaël  Milken, inventeur des Junk Bonds (littéralement : obligations pourries), grande vedette de Drexel Lambert, que la justice américaine cherche à faire tomber. C’est cette dernière banque qui a transmise à la SEC le nom de la Compagnie parisienne de placements. (CPP) que dirige Max Théret, haute figure du socialisme mutualiste et l’un des fondateurs de la FNAC.

Cinq mille actions furent achetées par Ricardo Zavala de la charge Maguin-Cordelle, par l’intermédiaire de Prudential Bache à Paris ; 10 000 actions achetées par  Roger-Patrice Pelat, par l’intermédiaire de la  Banque Hottinger à Paris, et 650 actions achetées par M lle  Isabelle Pierco, sur les conseils de Pelat, ordre passé par la  B.N.P. au bureau parisien du broker Smith Barney, sans oublier la Prudential Bache — inquiétée dans le blanchiment de narco-dollars — et  Soco Finance. C’est surtout avec ces deux  dernières que l’on retombe sur la fameuse  Shakarchi.

En effet, Mark Lowe, le trader londonien de Prudential Bache  qui a acheté pour  le compte de Soco Finance 88 000 actions  Triangle  entre le 18 août et le 11 novembre, ne travaille plus aujourd’hui dans la firme financière qu’il a quitté le 31 décembre 1988… Il s’occupe du bureau à Londres de la société suisse Shakarchi S.A., spécialisée dans l’achat et la vente de devises et de métaux précieux. Le président, Marwan Shakarchi, est le demi-frère de Mohamed Shakarchi, patron de  Shakarchi Trading S.A. de Zurich, également spécialisée dans le négoce de devises et de métaux précieux, société impliquée dans le blanchiment de l’argent de la drogue. Officiellement,  Shakarchi S.A.  (Genève) n’a aucun lien juridique ni aucun actionnaire commun avec  Shakarchi Trading S.A.  (Zurich).

Or, comme nous venons de le voir, c’est un trader londonien de  Prudential Bache qui acheta les actions pour le compte de  Soco Finance  et qui se retrouve aujourd’hui  chez  Shakarchi ! Prudential Bache  est cette banque américaine qui a été le principal  intermédiaire financier des acheteurs d’actions de  Triangle , les ordres ayant été transmis par ses filiales de Paris, Londres, Luxembourg et Lugano. Or la C.O.B. libanaise a réussi à découvrir que Cincinnati Holding, officine financière contrôlée par Roger Tamraz — aujourd’hui sous la protection des services syriens qui sont les principaux pourvoyeurs de drogue dans cette région avait servi pour constituer la moitié du capital de B.P.P. Lugano , dont on retrouve les administrateurs à Soco Finance , comme par hasard.

La Banque de Participation et de Placements (B.P.P.) dont la filiale suisse fut  présidée par Max Théret de 1972 à 1974, et l’Arc International Consultants, société de sécurité et de conseil en armements avaient convié en mars 1988 ses plus fidèles  clients à un séminaire en Israël où le Mossad, par le truchement d’un « organisme de lutte antiterroriste — tout comme en Colombie — leur a donné de précieux conseils.

Y avait-il dans cet « organisme » des généraux israéliens impliqués dans le scandale de l’ Irangate ? Mais quittons le Liban pour les Antilles où a son siège l’ International Discount Bank and Trust (I.D.B.). Les 88 000 titres achetés par Soco Finance — via Prudential Bache — le furent pour le compte de l’I.D.B. C’est par cette banque que  furent opportunément achetées puis vendues quand les négociations semblaient sur  le point de capoter entre American-Can et Péchiney, et enfin massivement rachetées — les ordres d’achat et de vente ayant servi, au jour le jour, les aléas des négociations entre  Péchiney et Triangle — après que le ministère de l’Economie eut donné son feu  vert, les 88 000 actions de Triangle, via Traboulsi.

Coïncidence supplémentaire, tout comme Shakarchi, la Soco Finance, installée  rue de Hesse à Genève, ainsi que l’I.D.B., sont contrôlées et dirigées par des Libanais  qui se connaissent tous entre eux. Or, qui retrouve-t-on chez I.D.B. ? Un actionnaire, Chaker Khoury, et des dirigeants libanais comme l’avocat Joseph Abousleiman. Qui  retrouve-t-on pour 80 % du capital chez  Soco Finance  à Genève, William Haddad et Charbel Ghanem, principal actionnaire, beau-frère d’Abousleiman, proche de Khoury  et ami de longue date de Samir Traboulsi, l’intermédiaire entre  Péchiney  et  Triangle …  qui se trouve être par ailleurs le conseiller de  Thomson C.S.F.  en matière d’exportation  vers le Moyen-Orient,  Thomson C.S.F.  qui possède 20 % de…  Soco Finance  dont les  dirigeants sont des amis de Traboulsi ! Sans oublier que le patron de Thomson n’est  autre qu’Alain Gomez !

À Genève, I.D.B., filiale de la  Soco Finance, a comme correspondant aux U.S.A.  la  Banque Cœn . En Suisse, encore, c’est l’homme d’affaires français, résidant en Suisse,  Joseph Jossua qui faisait l’acquisition de 3 400 titres. Au Luxembourg, la charge  Pretusse Securities a acquis près de 15 000 actions. Le 17 septembre 1988, Petrusse avait ouvert un compte (fermé le 16 janvier 1989) à la  Banque de Participation et de Placements  (B.P.P.) présidée par Roger Tamraz, contrôlée par le groupe libanais Intra Investments  et qui a racheté en décembre 1987 la Banque Libanaise pour le Commerce  à M.  Ricardo Abou-Jaoudé, lequel possède des parts importantes dans  Soco Finance  et dont  les actions acquises par  Thomson  avaient été achetées à Félix Abou-Jaoudé, cousin de  Ricardo !

« Il faut se garder de tout amalgame », répète Samir Traboulsi. Difficile… car  entre ce qu’on appelle le « délit d’initié », le financement des partis politiques et de trafics d’armes, certains émettent l’hypothèse que ces réseaux bien organisés auraient même pu servir à blanchir l’argent de la drogue, hypothèse qui se confirmerait au vu  du nombre important de banque liées à l’affaire Triangle-Péchiney  et impliquées dans  le blanchiment des narco-dollars.

Ce qui nous amène à reprendre cette histoire racontée par L’Hebdomadaire Minute dans son numéro du 7-13 juin 1989. Le 21 mai 1989, la police allemande intercepte au poste de Bad-Reichenhall un individu porteur d’un passeport syrien diplomatique. Ce « touriste » n’est autre que le milliardaire Moundher al-Kassar, « connu  de tous les services de police occidentaux comme un rouage important de soutien en  armes et en argent à des dizaines de groupes terroristes du Moyen-Orient ». Les Allemands interrogent donc Interpol et apprennent que la D.S.T. possède un dossier assez  convaincant sur l’individu pour qu’il ait été condamné par contumace en 1986, dans notre pays, à huit ans de réclusion pour constitution d’une association criminelle. Sautant sur l’occasion, ils envoient un télex à Joxe : « Avons arrêté Moundher al-Kassar. Envoyez-nous, s’il vous plaît, une demande d’extradition. Salutations. »

On ne saurait être plus clair. Mais la place Beauveau ne répond pas. Un responsable téléphone alors au cabinet de Pierre Joxe et s’entend répondre que « le gouvernement français ne désire pas exécuter le mandat d’arrêt et qu’il n’y a donc pas lieu  d’extrader le criminel ». Les Allemands, dont la justice n’a rien à reprocher à Al-Kassar, décident alors, la rage au cœur, de le relâcher… et Minute de se poser la question : « Pourquoi Mitterrand a-t-il peur d’AlKassar ? Cet homme qui est peu ou prou mouillé  dans tous les trafics d’armes, dans le blanchiment d’argent, dans le trafic de drogue à  une grande échelle, en sait-il trop sur les aspects ténébreux des fortunes aussi colossales que rapides -édifiées par des proches de « Dieu « ?

« Plusieurs pistes de l’affaire  Péchiney  menaient au Proche-Orient, et ce scandale  n’est pas le seul où soient apparus, trafiquants libanais ou syriens et dignitaires socialistes. »

Enfin, avant de sortir de la connection libano-arabe, il nous faut dire deux mots  sur un personnage clé dans ces affaires : Roger Tamraz.

En 1982, le président libanais, M. Amine Gemayel, nouvellement élu, invite à  Beyrouth un financier libanais, M. Roger Tamraz, installé aux Etats-Unis depuis plu – sieurs années. Bien introduit dans les milieux bancaires, M. Tamraz est nommé président du conseil d’administration de la  Banque Intra  dont l’Etat libanais contrôle 34% du capital par l’intermédiaire de la  Banque Centrale du Liban. Grâce aux appuis politiques dont il dispose, Roger Tamraz accède à la présidence de la Banque du Moyen-Orient, Al Machreq Bank, contrôlée justement par l’Intra.

Moins d’un an après cette promotion, une société financière appartenant à M.  Tamraz, la société  Melchior , rachète à la  Morgan Guaranty Trust les parts qu’elle détient dans la  Banque du Moyen-Orient . Le financier libanais va désormais aller très  vite : il acquiert 30 % du capital de la  Banque Libanaise de Dépôt , il prend ensuite le  contrôle de la Banque de Participation et de Placements (B.P.P.) de Paris (en 1987) par  l’intermédiaire de la Banque du Moyen-Orient  avant d’ajouter à son tableau de chasse la B.P.P. de Zurich par l’intermédiaire de l’ Intra.

En août 1987, la  Banque Centrale Libanaise, jugeant que certaines de ses activités et l’origine de certains des moyens financiers qui lui avaient permis de constituer son empire n’étaient pas très transparents, l’écarte de la direction de la Banque Intra. Mais Roger Tamraz parvient à conserver la présidence de la  Banque du Moyen-Orient.  En 1988, le nom de Tamraz devient familier au grand public en France après son implication dans le délit d’initié de l’affaire Péchiney. Mais il se trouve accusé aussi de participer à plusieurs opérations à caractère délictuel, y compris le maniement de capitaux aux origines peu claires. En décembre 1988, M. Tamraz est obligé de démissionner de la B.P.P., à laquelle la Banque de France retire son agrément. Il doit démissionner aussi  de la  Banque du Moyen-Orient .. Les avoirs de M. Tamraz, selon des milieux libanais bien informés, s’élèveraient à 700 millions de dollars.

L’image trouble de Roger Tamraz, des frères Magharian et de Khashoggi ont plané, en France, sur les « défaillances de quatre banques arabes en 1988-1989 : la B.P.F., l’U.B.C.. ( United Banking Corporation ) dont le directeur a été convaincu de détournements d’un montant de 56 millions de francs, la L.A.B. ( Lebanese Arab Bank ) et l’ Al Saoudi Bank. Cette dernière a accusé des pertes énormes de l’ordre de 2,1 milliards de  francs et ses dirigeants n’ont pas fourni d’explications convaincantes sur l’origine de ces pertes.. L’U.B.C. a mené des opérations aux montants absolument disproportionnés par rapport à ses fonds propres. L’enquête (aux conclusions non encore publiées) s’oriente vers le. blanchiment de narco-dollars.

Ce qui nous amène infailliblement à dire un mot de l’ United Banking Corporation  (U.B.C.) installée sur les Champs-Elysées. D’abord dénommée  Saudi Lebanese Bank, puis rebaptisée à l’automne 1988 pour ne pas être confondue avec la Al Saudi Bank qui défrayait alors la chronique, l’U.B.C. est contrôlée en majorité par Joe Kairouz. Membre d’un clan maronite influent, ce Libanais possède de gros intérêts dans  la banque et l’assurance à Beyrouth (avec notamment le Crédit Populaire Libanais ), et il est également propriétaire de l’Hôtel Méridien de Limassol, à Chypre, Ses ennuis  commencent le 12 avril 1989, avec l’arrestation devant la banque de l’un de ses clients,  Selim Laoui, un Libanais, avec une valise contenant 3,5 millions de francs. en liquide.  Gérant d’une société de souvenirs pour touristes-installée à Pantin, la C.D.F. (Centrale de Diffusion Française). Selim Laoui, selon la lettre d’informations financières en langue arabe  Al Aamal , pourrait être impliqué dans un trafic de drogue et d’armes.  Son arrestation ferait partie d’une vaste opération de la D.E.A. américaine, portant  sur un millier de comptes utilisés dans quelques 400 banques à travers le monde pour  blanchir d’énormes sommes d’argent. Hani Hammoud, l’auteur de l’article d’ Al Aamal  précise que, depuis un an, Laoui venait quasiment chaque matin au siège de l’U.B.C.  retirer entre 2 et 6 millions de francs en liquide !

L’affaire Laoui n’est pas la seule qui mette en cause la gestion de la banque libanaise… Outre les versements quotidiens en échange de chèques non provisionnés,  l’U.B.C. avait consenti des prêts sans garanties, dépassant largement la limite légale  autorisée. Principaux bénéficiaires ? La  Centrale de diffusion française de Selim Laoui, Joe Kairouz — le patron de l’U.B.C. — à travers plusieurs de ses sociétés, un certain  Maxime Sadowski, et le groupe Stambouli. Cette curieuse entreprise créée à Beyrouth  en 1965, -et dirigée par trois frères, Elliot, Joe et Robert Stambouli, -a son siège prin – cipal à Paris, mais elle est aussi implantée aux quatre coins du monde, de New York à Tokyo et de Londres à Johannesburg. Possédant même des intérêts en Yougoslavie  et en Bulgarie… Quant à ses activités, elles vont de l’import-export, l’équipement et la  gestion de -machines à sous et autres jeux de casinos, développement de centres de  sports et de parcs d’attractions, toutes activités qui cachent bien souvent le blanchiment de l’argent sale…

Toujours est-il qu’avec l’arrestation des deux frères Magharian, tout a basculé. Naguère encore portée au pinacle, Mme  Elisabeth Kopp, la première femme élue au Conseil fédéral se retrouve subitement au banc des accusés, et se voit dans l’obligation de démissionner. Cette affaire de blanchiment de narco-dollars menace toute la classe  politique et c’est l’ensemble du gouvernement helvétique qui est éclaboussé par ce que  toute la presse appelle le « Kopp-Gate ».

C’est elle, en effet, qui averti son mari, M. Hans Kopp, un avocat d’affaires à la  vie tumultueuse et au passé controversé, d’avoir à quitter le conseil d’administration  de  Shakarchi Trading  de Zurich, une des sociétés impliquées dans le blanchiment de  l’argent de la drogue. Après l’avoir nié pendant des semaines, Elisabeth Kopp admettait, le 8 décembre 1988, dans une interview à un journal local qu’après avoir appris de  source officieuse » que la  Shakarchi Trading allait être nommée publiquement dans le  scandale, elle aurait immédiatement conseillé à son mari de démissionner.

Sans compter que l’ Illustré, révèle que Hans W. Kopp prenait une part non négligeable aux activités gouvernementales de son épouse et que des documents en principe confidentiels lui passaient entre les mains. Il se permettait même d’annoter des  projets de loi. Quant au quotidien  Le Matin , il met tout simplement en cause le procu – reur général de la Confédération, Rudolf Gerber. Il aurait demandé, que l’on édulcore  les dossiers mettant en cause la  Shakarchi Trading, accusé d’avoir lavé l’argent sale  de la drogue et dont Hans Kopp était le vice-président. « Le procureur général aurait  bloqué la transmission des rapports aux autorités tessinoises, afin de retarder les poursuites  pénales. »

À ce propos, un juge italien, Mario Vandano, vide carrément son sac dans L’Hebdo. « Quand la justice suisse met trois ou cinq ans pour me transmettre des documents,  on ne peut plus parler d’entraide. Le résultat ? Des personnes sont relâchés parce que la Suisse nous transmet trop tard les preuves de culpabilité », affirme-t-il, avant d’ajoutter que les banques, elles, font pire que de l’obstruction, elles vont jusqu’à informer  leurs clients que des enquêtes pénales ont été ouvertes contre eux et les laissent tranquillement vider leurs coffres.

Bref, on savait la Suisse propre, on la découvre véritable salon-lavoir. Et rappelons que cette affaire de recyclage de narco-dollars porte tout de même sur la bagatelle de. 1,5 milliard de dollars. Alors à force de dénoncer la gabegie, l’incompétence et le laxisme qui règnent à l’échelon de la Confédération dès que l’on touche de près ou de  loin au trafic de drogue et au recyclage de l’argent sale, d’aucuns franchissent le pas et  se demandent carrément s’il n’y aurait pas tout simplement certaines formes de complicité entre le pouvoir et la mafia…

« Il se confirme de toute part que le ministère public de la. Confédération a laissé se développer en Suisse des trafics de drogue et d’argent sale à grande échelle », écrit L’Hebdo, ajoutant, volontairement provocateur : « Les hypothèses que nous sommes  en devoir de suggérer peuvent nous attirer-évidemment de sérieux ennuis. Nous assumons les conséquences de notre démarche. » Et le journaliste Yves Lassueur, qui empile depuis plusieurs semaines les révélations n’y va pas avec le dos de la cuillère lorsqu’il évoque le possible noyautage de la démocratie helvétique par le crime organisé : « Depuis une dizaine d’années, écrit-il, ces policiers, ces fonctionnaires, ces magistrats honnêtes, y perdent leur latin à voir leurs efforts réduits en miettes, torpillés à  chaque fois qu’ils mettent sur pied une opération visant à démasquer non plus la piétaille des trafiquants, mais des têtes pensantes du réseau, les grands pontes, les, chefs d’orchestres du trafic de drogue et du blanchiment de ces milliards puants. »

L’accusation n’est pas nouvelle. En 1985, un courtier libanais, naturalisé français  et résidant en Suisse depuis cinq ans, Albert Shammah, est arrêté le 5 octobre à Genève  sur mandat d’un juge de Turin, Mario Vandano, qui, à partir d’écoutes téléphoniques, le tient pour un important relais du blanchiment de narco-dollars. L’homme admet  que de l’argent de la drogue a pu passer entre ses mains, mais à son insu ! Le dossier d’extradition est jugé incomplet et, fort de lettres de recommandation de hautes personnalités italiennes, dont le maire de Milan et surtout de celui qui était alors le Pre – mier ministre, le socialiste Bettino Craxi, il bénéficiera d’une relaxe.

Ce dernier, qui ne connaissait pas personnellement Albert Shammah mais sa fille, écrivait à cette dernière : « Ce qui arrive à ton père me paraît absolument absurde… Les citoyens de la Rome antique jouissaient de plus de garanties que n’en disposent aujourd’hui les citoyens de ce qui devrait être la patrie du droit (1) … »

  1. Cité par L’Hebdo du 23 février 1989 dans son enquête sur cette affaire.

En Italie, la Mafia « recycle » l’argent de la drogue en achetant des titres d’Etat, finançant ainsi la dette publique italienne, déclarait le ministre de l’Intérieur Antonio Gava, en juillet 1989, dans un rapport présenté à la Commission parlementaire anti-mafia. D’autre part, un rapport de la Guardia di finanza  affirme : « Grâce aux liens  étroits noués avec certains milieux financiers, la Mafia est aujourd’hui en mesure de  provoquer des phénomènes d’hyper-réaction des marchés boursiers, entraînant l’oscillation des taux de change et d’intérêt..

Le 24 février 1989 se déroule une séance de nuit au Parlement. Thème : « Blanchiment de l’argent sale — sociétés à Genève — quelles mesures prendre ? » La séance  est consacrée essentiellement aux affaires de Shammah et de la Mirelis S.A . Dans ce document officiel : le  Mémorial du Grand Conseil de Genève , on peut y lire : « Albert  Shammah. Il opère depuis 1964 en toute impunité à partir de Genève, à travers sa  société  Mazalcor S.A.  Inculpé en Italie sur la présomption de recyclage d’argent sale  pour la bande de trafiquants de drogue Soydan-Tirnovali, il est arrêté en octobre 1985 et emprisonné à Champ-Dollon… Le procureur de la Confédération s’opposant à son  extradition, Albert Shammah est libéré… Bien plus, la justice genevoise a refusé de  fournir au juge d’instruction enquêtant sur la bande Soydan-Tirnovali les informations qu’il réclamait au sujet des activités de la société d’Albert Shammah à Genève, Apparemment, ce dernier est intouchable.

« La société financière Mirelis S.A ., installée depuis 1949 à la Corraterie, fondée  par deux citoyens iraquiens est vouée à la gestion de fortunes… La société Mirelis a pris la précaution, dès 1949, de placer à la tête de son administration des personnalités politiques appartenant aux partis bourgeois (…) et servant de paravent face aux  autorités locales… On notera à cet égard que la société genevoise d’Albert Shammah  — la  Mazalcor S.A . — a eu, de 1964 1968, le même président que la société  Mirelis S.A ., soit le conseiller national radical genevois, M. André Guinand… Aujourd’hui, on  trouve même parmi les responsables de cette société le président de la commission  des Finances de la ville de Genève. Or, les justices italienne et tessinoise accusent au – jourd’hui cette société d’avoir servi, à plusieurs reprises, d’instrument de blanchiment  d’argent de la drogue. Le nom de la société  Mirelis  comme celui d’Albert Shaminah  figurent dans les agendas des trafiquants turcs arrêtés ou sont « balancés » par eux à la  police ou aux juges lors des interrogatoires.

« La société Mirelis, comme une vingtaine d’autres sociétés financières du même  type domiciliées à Genève, fait l’objet d’un nombre incroyable de commissions rogatoires — vingt-trois, dit-on — ordonnées par les juges, dont aucune n’est exécutée par  la justice genevoise à l’heure actuelle (1) . »

  1. Document cité par Jean Ziegler dans  La Suisse lave plus blanc , Le Seuil.

Le rapport de la  Guarda di finanza contient des pages et des pages de photocopies d’extraits de comptes de la Mirelis, appartenant à des narco-trafiquants recherchés, inculpés ou condamnés. Plusieurs des trafiquants les plus notoires ayant joué un  rôle clé dans les scandales les plus récents ont un ou plusieurs comptes à la Mirelis.

Ainsi, Irfan Parlak, le parrain du réseau turco-libanais, a-t-il versé, entre juillet et novembre 1981, sur son compte (nom de code « TAC ») à la  Mirelis, la modeste somme de 10,616 millions de marks, puis, en versements de 300 000 dollars, la somme totale  de 4,085 millions de dollars !

Se référant à un rapport ultra confidentiel de l’Office central de la police, L’Hebdomadaire Sonntagszeitung, de Zurich, avait révélé que pendant plusieurs années, des trafiquants internationaux de drogue avaient pu opérer en toute impunité à partir du territoire helvétique. Parmi eux, Béchir Celenk, commanditaire présumé de l’assassinat manqué contre le Pape, Mehmet Cakir, directeur de la compagnie « Ovaras »,  neveu de feu Béchir Celenk, et surtout Yasar Avni Musullulu, l’un des parrains de la  « Pizza connection » également impliqué dans la « Libanaise connection ».

Considéré comme l’un des pontes du double trafic d’armes et de drogue entre  l’Europe et le Proche-Orient, Avni Musullulu, bien que fiché à Interpol , aura eu tout le  loisir d’opérer à partir de la Suisse en échappant au mandat d’arrêt délivré le 28 février 1983 par les autorités turques. Deux ans plus tôt, il avait fondé à Appenzell une société… d’armateur, dont il a confié l’administration à un jeune avocat d’affaires de Zurich, Christian Schmid, collaborateur de Hans W. Kopp…

Or, les bateaux de l’Oden Shipping, d’Appenzell auront pas moins acheminé près  de sept tonnes d’opium et de morphine-base aux laboratoires siciliens qui alimentent  alors en héroïne (825 kilos de « pure ») les pizzerias de la côte est des Etats-Unis, la fameuse « Pizza connection » démantelée en partie au printemps 1984 ! Quand un journaliste retrouve Musullulu au bord du lac de Zurich, où il mène une vie de pacha, la police cantonale ne bouge pas. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’Office fédéral  de la police avait apposé au bas de l’avis d’ Interpol  cette incroyable mention : « Ne pas arrêter ». Le magazine L’Hebdo publia même le fac-similé de ce document ! En guise d’explication, le département de la Justice avait fait valoir que la Turquie qui réclamait  l’extradition de son ressortissant pour trafic d’armes, avait « omis de préciser le calibre des pistolets » …
On croit rêver !
Avant de disparaître en août 1984, en pleine enquête sur la filière financière suisse de la « Pizza connection pour se réfugier à Sofia, en Bulgarie, Musullulu était domicilié à l’adresse zurichoise de la société Shakarco Trading, devenue la  Shakarchi, dont le nom, nous l’avons vu, fit tomber, par l’intermédiaire de son mari, Mme Elisabeth Kopp !

Le nom de la  Shakarchi va également apparaître dans la procédure d’un procureur du Tessin, Paolo Bernasconi, qui, en novembre, fait arrêter un caissier du Crédit Suisse de Chiasso, puis le soi-disant interprète vaudois de Musullulu, Paul Waridel,  qu’il accuse d’avoir fait transférer des Etats Unis en Suisse, par le biais de deux agents  de change de la Bourse de New York, une partie des bénéfices de ce réseau.. Le 25 septembre 1985, ce magistrat obtenait de la cour criminelle de Lugano la condamnation  des deux blanchisseurs de narco-dollars, respectivement à deux ans et treize ans de prison — une première ! Mais c’est en vain qu’il demanda à son collègue de Zurich d’ouvrir  une enquête sur la  Shakarchi , mise en cause par Waridel au cours de son interrogatoire.

La responsabilité du procureur général de la Confédération, Rudolf Gerber a été  mise en cause. La presse en profita pour rappeler que son nom avait été cité en 1976 lors du meurtre, jamais élucidé, d’un de ses amis dans la banlieue zurichoise. Après  avoir demandé un rapport sur les reproches adressés au ministère public, le gouvernement décidait, le 6 mars 1989, de mettre le procureur à la retraite anticipée et d’ouvrir une enquête disciplinaire.

Tout en contestant et en atténuant certaines accusations, le rapport arrivait à  la conclusion qu’il y avait laxisme dans la lutte contre le trafic de drogue et que M. Gerber avait commis des erreurs fondant le soupçon de « manquement à la discipline  Autre conséquence : le gouvernement décidait la mutation du chef de la section chargée de la répression du trafic de stupéfiants, M. Adrian Bieri, nommé en 1988 par M me Kopp, jugeant « intolérable » que ce service soit dirigé par le fils de l’administrateur  d’une société horlogère de Bienne, appartenant à un Libanais soupçonné de blanchir  les narco-dollars, Hovik Simonian, que nous allons retrouver plus loin.

Officiellement, la démission de Mme Elisabeth Kopp serait donc dû au rôle de  son mari, dans la compagnie Shakarchi  Trading. Mais comme le faisait remarquer Le Monde du 14 décembre 1988, là n’est peut-être pas la seule raison de sa démission.

Depuis des mois, Elisabeth Kopp s’efforçait de faire passer une nouvelle loi bancaire  sur le blanchissage d’argent sale qui, tout en étant limitée, a déjà provoqué l’opposition  des grands milieux bancaires. Dans une série d’interviews/explications, les dirigeants de l’Union des Banques suisses , du  Crédit Suisse  et d’autres institutions, tel Robert  Jeker du  Crédit Suisse  et Walter Frehner de la  Coopération bancaire Suisse, s’écrièrent  que « l’argent sale ne sent pas mauvais » et qu’il « est impossible d’imposer aux banques  des devoirs et responsabilités qu’elles ne pourront mener à bien.

Ainsi, le même article du Monde, titrant : « Mme Kopp a aussi été sacrifiée sur  l’autel du secret bancaire », ajoutait : « Peut-être plus encore que les démêlés de son  mari, certains milieux qui lui sont pourtant proches ne lui ont pas pardonné le zèle qu’elle manifestait pour accélérer la révision du code pénal en vue de réprimer plus  sévèrement le blanchiment de l’argent sale (…). »

Deux autres personnes font l’objet d’une enquête pénale dans cette affaire : Mme Katharina Schoop, conseillère personnelle de M me  Kopp et M me  Renate Schwob. Fait étrange révélé par le journal suisse « 24 Heures », du 23 mars 1989 : c’est cette dame, Renate Schwob « fonctionnaire de l’Office fédéral de la justice qui transmis le « document Shakarchi  « à Mme  Schoop », qu’elle-même le transmis à Mme  Kopp. Or, en juillet 1989,  Mme  Renate Schwob était nommée « spécialiste des questions d’argent sale » au sein de  la direction d’une grande banque : le Crédit Suisse , bien qu’elle fasse elle-même l’objet  d’une enquête pour « violation du secret de fonction » dans le cadre de l’affaire Kopp !

Donc nous venons de voir les différentes explications concernant l’affaire Kopp,  dont celle du journal  Le Monde . Mais selon d’autres sources bien informées, il ne s’agirait pas d’une simple affaire d’indiscrétion entre époux. Nous savons que la  Shakarchi servait de couverture au « blanchissage » d’argent, impliquant notamment Richard  Secord, Albert Akim et William Zucker, personnage clé de l’Irangate.

Or, Elisabeth Kopp est juive. « Son père s’appelle Max Iklé et sa mère Béatrice  Iklé-Heberlein de Saint-Gall. » (Israelitisches Wochenblatt du 12 octobre 1984.) Et un  de ses cousins, n’est autre que Fred C. Iklé, membre du C.F.R. de David Rockefeller,  ex-Under secretary of Defense (Ministre délégué de la Défense), conseiller de Ronald Reagan, et supérieur direct de Richard Armitage, Assistant secretary of Defense. Coïncidence trop extraordinaire pour être fortuite, car les liens d’Armitage avec  des « narco-trafiquants internationaux », furent explicitement mis en cause le 28 mars  1988 par le Lieutenant-colonel James « Bo » Gritz, le vétéran le plus décoré de la guerre du Viêt-nam qui précisait notamment : « Ces officiels ramassent de l’argent provenant du trafic de drogue pour financer des opérations militaires secrètes et des ventes d’armes. »

Alors qu’en penser ? Tout cela ne relèverait-il pas d’une guerre d’usure menée à  coup de narco-dollars ? Israël a vendu depuis huit ans pour plus d’un milliard de dollars carmes à l’Iran. Ce que le général Ariel Sharon justifie en privé en disant : « Tant  que les Iraniens et les Iraquiens s’entre-tuent, nous pourrons dormir tranquillement  la nuit (1).

  1. La Croix , 6 octobre 1987.

Ceci est à rapprocher des spécialistes israéliens qui travaillent auprès du Car – tel de Medellín… et ailleurs. C’est une hypothèse comme une autre qui trouverait sa  confirmation par Tribune Juive  du 9-15 octobre 1987 qui écrivait sous le titre : « Des milliers de juifs ont pu quitter l’Iran » : « Du côté israélien, il n’y a aucune confirmation  sur l’émigration juive d’Iran. Personne n’imagine cependant qu’elle pourrait correspondre à un geste gratuit des autorités de Téhéran, si bien que rien n’interdit de penser que l’implication d’Israël dans les livraisons d’armes à l’Iran, est en relation directe  avec l’éventuel départ des juifs qui sont restés en Iran après l’avènement de l’Imam Khomeiny.

Il faut reconnaître que certaines histoires sont pour le moins étranges. En août 1987, Augusto Lama, juge d’instruction de Massa-Carrara (Toscane) lance pas moins  de quarante-cinq mandats d’arrêts dans le cadre d’une affaire liant les marchands  d’armes, les terroristes au Proche-Orient, les trafiquants de drogue et les parrains de  la Mafia. Dans un premier temps, il fait mettre en prison le patron de la firme  Valsel – la-meccano-technica , rachetée depuis deux ans par la Fiat, Ferdinando Borletti, repré – sentant d’une vieille famille de l’establishment industriel italien, entre autres président  du conseil d’administration du prestigieux quotidien économique  Il Sole 24 Ore. Il  est accusé, en même temps que son fils Giovanni, directeur de  Valsella , d’avoir, en  toute connaissance de cause, violé l’embargo vis-à-vis de l’Iran ; en 1986, il a vendu par  l’intermédiaire d’une société paravent espagnole — via le Nigéria et la Syrie.

30 000 mines anti-personnelles au régime de Téhéran. Une nouvelle commande  de deux millions de pièces était arrivée au début de cette année.
Dans le cadre de cette enquête, le juge Augusto Lama fait arrêter une demi-douzaine de cadres supérieurs de Valsella, mais aussi deux « boss » de la Mafia de  Trapani, en Sicile, deux officiers des services secrets syriens, deux armateurs grecs,  ainsi que le commandant et les dix-sept membres de l’équipage d’un bateau libanais,  le « Boustang I », arraisonné le 31 août au large des côtes de Bari. À bord de ce cargo, les enquêteurs trouvèrent 2 kilos d’héroïne, 15 kilos de haschisch, un missile portable  américain, un lance-roquettes, un lance-grenade soviétique et quelques armes légères. Ce qui laisse à penser que les hommes du « Boustang I » ont eu le temps de se débarrasser d’une partie de sa cargaison avant d’être arraisonné.

Autour de l’affaire du « Boustang I », les fils de deux enquêtes s’emmêlent inextricablement. Premier dossier : les ventes d’armes à l’Iran. La police italienne soupçonne  depuis quelque temps la société  Valsella meccano-technica  qui appartient pour 50 %  au comte Borletti et le reste à la société  Fiat  de se livrer à des exportations prohibées  de matériel de guerre — mines navales, antichars et antipersonnelles — vers l’Iran.

Il faut souligner également que le patron de  Fiat  n’est autre que Giovanni Agnelli, membre de la Trilatérale  et membre du conseil de la Chase Manhattan Bank  de son ami David Rockefeller, banque impliquée dans le blanchiment de la drogue !

Second dossier : les filières d’approvisionnement en armes des groupes terroristes opérant en Italie. D’informations en informations, les services secrets italiens  en sont venus s’intéresser de très prêt à une société d’import-export : Eurogross. Des écoutes téléphoniques confirmèrent les tuyaux des informateurs : Eurogross  est au  centre d’un double trafic. Le juge Lama la soupçonne de faire entrer en Italie, pour le  compte de mouvements terroristes arabes, des armes et de la drogue. Celle-ci serait  revendue par les soins de la Mafia, qui percevrait sa commission au passage. Les bénéfices de la vente des stupéfiants financeraient les campagnes terroristes. Les écoutes ont révélées que les dirigeants d’ Eurogross sont en relations avec des cadres de Val-sella . Les mêmes filières étant utilisées par les uns et par les autres.

Le hasard faisant bien les choses, un Italo-suisse, administrateur de sociétés, Aldo Anghessa, mi-trafiquant, mi-indic, qui attendait le « Boustang I » à Bari, s’enfuit  en « oubliant » dans sa chambre  d’hôtel une pleine valise de documents — contrats,  photocopies de virements bancaires incriminant largement les dirigeants de  Valsella. Aldo Anghessa ayant la mauvaise réputation de travailler à la fois pour les services  secrets suisses et italiens, et, sans doute, pour les américains, on peut évidemment  s’interroger sur le rôle exact du destin dans cette histoire. Toujours est-il que dés le 14  septembre 1987, le juge Lama prenait ses distances en accordant la liberté provisoire  au comte Borletti et à son fils. Y a-t-il eu pressions ? Nous ne savons. Ce qui est sûr, en  revanche, c’est que l’on n’a plus jamais entendu parler de cette affaire.

Mais ne nous emballons pas et revenons à nos banquiers suisses.
Le 10 septembre 1989, le quotidien italien La Republica publiait un article intitulé « Trafic de drogue et recyclage, c’est la Swiss connection ». L’auteur, Carlo Chianura,  fait état d’un nouveau rapport publié par la Police financière, service qui comprend entre autres les douaniers et la police des frontières. Ce rapport affirme que de nombreuses banques suisses sont soupçonnées de blanchir l’argent des trafiquants colombiens de cocaïne.

La liste des instituts de crédits considérés comme suspects par la Police financière est la suivante, par ville : Zurich : Suiss Bank, Union des Banques suisses, Société de banque suisse, Crédit Suisse, Bank Len, Banque populaire suisse, Banque de commerce et de placements, American Express Bank, BanqueLouis Dreyfus  en Suisse, Schweiz Volksbank, Schweiz Bankgesellschaft, Schweiz Kreditanstalt, Banca svizzera italiana. Genève : Trade Development Bank,  Allgemeine Bank Nederland. Lugano : Allgemeine Bank Nederland,  Banca svizzera italiana, Union des  Banques suisses. Chiasso : Allgemeine Bank Nederland, Société de banque suisse. Lausanne : Union des Banques suisses, Crédit Suisse.

La liste est impressionnante. Impressionnant également les chemins parcourus par les blanchisseurs d’argent sale. Pour preuve, cette remarquable étude du journaliste Jean-Marie Stœrkel, parue dans le mensuel  Vrai, numéro 1 de mars 1988. Nous la  lui empruntons et compléteront au fur et à mesure.

Bâle, le 19 mai 1983 : le procureur Jörg Schild, chef de l’office anti-drogue de la  ville, lance l’opération « Korn » (graine, en allemand). Avec ses policiers, il arrête ce  jeudi soir, dans le quartier Matthaus, principalement à l’Anatole Club, onze Turcs, dont  un financier du trafic de drogue, Erol Oezerol, et un Libanais domicilié à Bienne, Hovik Simonian. Il saisit sur eux un million de francs suisse. L’opération « Korn » est coordonnée avec les polices ouest-allemandes et italiennes. Le même jour, les enquêteurs  italiens découvrent à Milan 35,5 kilos d’héroïne dans un camion arrivant de Turquie.

Trois jours plus tard, les policiers de Jörg Schild suivent un Turc qui descend du  train d’Amsterdam et s’apprête à monter dans une voiture immatriculée aux Pays-Bas,  stationnée près de la gare de Bâle. Dans le véhicule, dont le Turc possède les papiers et les clés, il y a un kilo d’héroïne. Le 1« juin suivant, les mêmes détectives bâlois arrêtent  à Wadenswil, près de Zurich, un Turc de vingt-trois ans, Nad Ustegelen, qui a acheté  un camion deux ans auparavant pour se mettre à son compte. Il travaillait avant dans  une société de transport de Weifelden qui était apparue en 19801981 dans une vaste  enquête menée à travers plusieurs cantons de la Confédération sur une contrebande  de stupéfiants à l’aide de poids-lourds en provenance du Proche-Orient ». L’un des principaux suspects du dossier, Otto Steffen, apparaissait également dans l’instruction  sur le trafic international de cigarettes du juge Germain Sengelin à Mulhouse.

Les commandes reçues par Otto Steffen arrivent de Georg Kastl c/o Weitnam  A G représenté par  Basilo A G Bâle. Georg Kastl ne serait en Suisse que la partie visible de l’iceberg, écrivait, le 17 juin 1980, Monika Berher, qui centralisait les écoutes  téléphoniques à la police de Zoug. Mais Steffen ayant pris la fuite au Togo, ce dossier  fut rangé dans les tiroirs.

Celui d’Ustegelen, en revanche, allait prospérer. Jarg Schild a des biscuits les  rapports des écoutes téléphoniques et des surveillances mises en place au début du  printemps, la découverte, sur Oezerol lors de son arrestation le 19 mai, du numéro de  téléphone d’Ustegelen et de celui de son correspondant en Turquie, Muhsin Karahan, et la mise en cause, sur procès-verbal, d’Ustegelen par Oezerol.

Avant de se rétracter à la suite de menaces reçues en prison, Nuri Ustegelen reconnaît de façon circonstanciée qu’il a transporté de Turquie à Milan 90 kilos d’héroïne  en quatre voyages, entre juillet 1982 et février 1983. Son ami Muhsin Karahan, qui l’escortait lors de ces voyages avec sa Mercedes 450 SE ou son propre camion également  chargés de drogue, et impliqué aussi dans la saisie des 35,5 kilos d’héroïne à Milan, sera  arrêté en mai 1984 à Istanbul. « C’est vrai. J’ai moi-même livré au total 210 kilos d’héroïne en Italie, pour pas loin de deux cents millions de francs suisses », avouera-t-il aux  enquêteurs qui saisissent encore chez lui des procès-verbaux de l’instruction à Bâle.

Le procès d’Ustegelen, qui a lieu à Bâle début 1984, a surtout le mérite de montrer comment cette organisation turco-italo-américano-helvético-libanaise, qui à l’évi – dence a bénéficier de complicités pour faire passer la drogue à travers la Bulgarie, lave  l’argent de l’héroïne en Suisse, après que la Mafia italienne l’ait apporté dans le Tessin. Au cours des semaines qui ont précédé la rafle de l’Anatole Club, les policiers de Rirg  Schild ont pris en filature Oezerol, le financier turc de Bâle. Des photos le montrent par exemple devant une petite société financière de Lugano, la  Danafin  Finanziara, tenant  en main un sac dont on saura par l’enquête qu’il contient 468 000 deutschesmarks.

Les sommes déposées à la  Danafin  étaient ensuite transférées à la  Finter Bank à Chiasso. Parenthèse : la Finter Bank, liée à l’Ambrosiano  de Calvi, de la loge maçonnique P 2 et de la banque du Vatican, servait aussi aux transactions financières de Jean-Dominique Fratoni, le Napoléon des jeux sur la Côte d’Azur. Quand Frank Garbely,  journaliste d’investigation à Genève, l’interroge sur ce mécanisme, Chris Schmid, le responsable de la  Danafin  ne nie pas : Oui, j’ai viré cet argent sur la Finter Bank . Pour cette action j’avais été contacté  par le directeur de la Finter. Mais je ne savais pas que c’était de l’argent de la drogue. Je croyais qu’il s’agissait du trafic de devises habituel, et celui-ci n’est pas punissable chez  nous, vous le savez bien… .

La Finter Bank  de Chiasso, où curieuse coïncidence, Vittorio Tamani, l’un des  organisateurs italiens de la filière a aussi un compte, revirait-elle l’argent à la Migros Bank (1), agence de la Claraplatz à Bâle, sur le compte d’Erol Oezerol. D’autres sommes  partaient sur des banques à Zurich. Sur l’ordre d’un autre Turc également arrêté à Bâle,  Yasar Gueul, Oezerol faisait virer ensuite des grosses sommes de la Migros Bank à Bienne, sur des comptes du Libanais Hovik Simonian. Un seul de ces virements porte  sur un montant de 350 000 francs suisses.

  1. En décembre 1987, le démantèlement d’un réseau brésilien montre avec quelle facilité  la machine à laver peut fonctionner dès lors qu’elle est régulièrement alimentée… Chaque  semaine, la drogue arrivait en Suisse dans les valises de touristes sud-américains. De là, elle  partait pour Milan d’où elle était détaillée et distribuée en Italie du Nord, en France et en Allemagne. Le produit de la vente, en lires, en francs et en deutsches marks, repassait la frontière  suisse, toujours dans des valises, en direction du bureau de change de la  Banque Migros , à  Genève. Deux fois par semaine, quelques 2 millions de francs étaient ainsi convertis puis virés  par la  Banque Migros  au compte numéro 132.77201 — nom de code « Austral » de la  Banesto Corporation Banking à New York, appartenant à la société brésilienne Walter Exprinter.  Retour à l’envoyeur. La banque suisse ne pouvait pas ne pas être au courant, ce qui prouve que le  blanchiment des narco-dollars repose bien sur le secret bancaire helvétique. C’est là que s’arrête l’enquête : derrière la  Walter Exprinter  se cacherait — d’après des informations détenues par la justice italienne et la D.EA. — des généraux de l’armée brésilienne. La  justice brésilienne, prudente, refuse donc de collaborer à l’enquête. Quant à la banque suisse,  interrogée, elle déclare que « rien ne peut leur être reproché ». ( Tribune de Genève du 18 août  1989.) Toujours est-il que le résident suisse du réseau brésilien, Michel Frank, fils de riches  industriels helvéto-brésiliens, a été retrouvé, le 24 septembre 1989, criblé de balles dans le  garage souterrain de sa maison. Les parrains du Brésil ne lui ont probablement pas pardonné  le démantèlement du réseau européen…

Simonian, sans doute le plus intéressant des douze personnages arrêtés à l’Anatole Club, est un caïd. Il possède alors à Bienne quatre sociétés, notamment la Abiana.  Dans la capitale horlogère suisse, il a repris en partie l’activité d’exportateur de montres  suisses que menait avec succès Bechir Celenk, le « buyuk baba » le parrain, de la Mafia  turque considérée comme le financier de l’attentat contre le pape, place Saint-Pierre à  Rome, le 13 mai 1981.

« Simonian est un personnage très important dans le trafic de drogue. Nous  avons établi qu’il recevait sur ses comptes des millions de francs, parfois de gens qu’il  ne connaît même pas. L’argent de l’héroïne passait dans les montres de ses sociétés »,  déclare un policier au procès d’Ustegelen. Cela ne gêne pas les autorités bernoises :  avec le chômage et l’industrie horlogère qui périclite, c’est une aubaine. Et les montres  de Simonian, comme au temps de Celenk, partent en contrebande en Turquie et dans  le Proche-Orient : la boucle est bouclée. Mais Jörg Schild est furieux et parle de scan – dale : sous prétexte que Simonian est domicilié à Bienne où il faisait déjà l’objet d’une  enquête, il a dû le remettre à la justice du canton de Berne (dont dépend Bienne)… qui  le remit rapidement en liberté. Et le gouvernement de la Confédération, estimant que  ce lavage d’argent sale « n’est que des délits fiscaux », a interdit au procureur bâlois de  communiquer à son homologue milanais les documents sur le blanchissage de l’argent  à travers les banques helvètes.

L’affaire Hovik Simonian débute dès 1982 : des trafiquants sont arrêtés en Italie,  à la suite de la saisie de 35 kilos d’héroïne à bord d’un poids-lourd venu de Turquie. Ils  finissent par désigner un Libanais établi à Bienne, comme le blanchisseur de leur réseau : Hovik Simonian, venu de Beyrouth pour s’installer dans le Jura bernois en 1977 où il se livre donc, officiellement, à un commerce de montres avec le Proche-Orient.

Pour administrer la société anonyme  Abiana  qu’il a fondée en 1979, il a trouvé  un expert fiduciaire de la ville, Walter Bieri, dont le fils Adrian entame une carrière  de… magistrat ! Sur mandat du parquet de Milan et du procureur de Bâle, Simonian est  arrêté le 19 mai 1983 par les autorités du canton qui se saisissent du dossier.

Sa comptabilité, jugée « très bien tenue », montre qu’en trois ans il a réalisé des  transactions s’élevant à une cinquantaine de millions de francs suisses avec des sociétés montées à Zurich par des hommes d’affaires levantins — notamment la  Shakarco  — spécialisées dans l’exportation d’or.

L’enquête a beau établir que 350 000 francs suisses provenant du trafic de drogue  démantelé à Milan ont transité par les comptes d’ Abiana , Simonian est libéré au bout  de deux mois. Mieux : il sera acquitté en novembre 1988 avec un dédommagement de  60 000 francs suisses, tandis qu’Adrian Bieri, le fils de son administrateur, juge d’instruction à Bienne depuis 1987, sera promu en avril 1988 à la section 4 du ministère  public fédéral, poste clé dans la lutte antidrogue, par le ministre de la Justice, Elisabeth  Kopp !
On comprend encore mieux la fureur de Jörg Schild.

L’acte d’accusation du juge italien Carlo Palermo sur le vaste trafic d’armes et de  drogue découvert à Trente (4 000 kilos d’héroïne et de morphine base contre toutes  sortes de matériels de guerre : des chars, des hélicoptères de combat, des navires, des  missiles, des fusils d’assaut…) relève aussi : Les enquêtes des polices suisses indiquent l’existence d’un cercle occulte du trafic de drogue qui a son centre à Bienne dans les sociétés Ovaras  et  Abiana . » Le directeur  de  Ovaras est Mehmet Cakir, le cousin de Celenk, et celui d’Abiana  son ami Hovik Simonian.

« Si, à l’époque, on avait saisi la signification de la contrebande des cigarettes,  les organisations du trafic de drogue ne disposeraient pas aujourd’hui de liaisons aussi éprouvées et aussi efficaces », dit l’ex-procureur tessinois Paolo Bernasconi, rendu  célèbre par son enquête sur la « Pizza connection ». Cette nébuleuse de trafiquants de  drogue entre le Proche-Orient, l’Italie, les Etats-Unis et l’Europe du Nord a été baptisée ainsi parce que les organisateurs se servaient en Amérique de pizzerias pour répar – tir l’héroïne et laver l’argent avant de l’envoyer dans des sociétés fudiciaires tessinoises comme la  Varidel. « La Mafia et d’autres organisations du crime sont obligées de blanchir leur argent illicite. Pour cela il leur faut des spécialistes. Ces blanchisseurs d’argent  n’appartiennent pas aux réseaux internes des organisations. L’argent illégal est le talon d’Achille du crime organisé. C’est de cette façon qu’on peut briser le maillon et, avec  un peu de chance, démasquer les têtes des organisations. La plupart du temps, seuls  sont découverts des transports de fonds en liquide. En réalité ce n’est qu’un tout petit  pourcentage des gains frauduleux qui est amené en liquide aux guichets des banques. Les trafiquants de la « Pizza connection » ont réalisé un trafic d’héroïne d’une valeur  marchande d’au moins 1 650 millions de dollars, mais seulement quelques centaines  de millions de dollars ont pu être saisies. La police et la justice cherchent encore en  vain plus d’un milliard de dollars », explique Paolo Bernasconi à Frank Garbely dans un article paru en décembre 1986 dans L’Hebdomadaire suisse alémanique la  Weltwoche.

Si l’ancien procureur de la République de Lugano insiste sur l’importance des contrebandiers de cigarettes, ce n’est pas seulement parce que leurs filières sont uti – lisées dans une large mesure par les trafiquants de drogue et d’armes (quand on a un  vecteur, on passe n’importe quoi : le premier à l’avoir appliqué fut Lucky Luciano)  mais aussi parce que les gros bonnets de la drogue utilisent les circuits financiers des  premiers.

Exemple tiré du dossier d’un des procès de la « Pizza connection » à Florence.  Le 11 mars 1983, à 9 h 51, la police italienne enregistre une conversation téléphonique  entre Tommaso Spadaro, un des caïds de la drogue en Sicile, et son correspondant  suisse, Georg Kastl, celui-là même qui est déjà apparu dans les rapports étouffés de  Zug « la partie visible de l’iceberg » et dans le dossier du juge Sengelin à Mulhouse. Le  mafioso demande au Suisse le numéro d’un compte bancaire. Le même jour, à 17 h 51, Kastl le rappelle au même numéro 32.29.98 dans une pension de Palerme et lui indique  le compte numéro 209 301 au Crédit Suisse  de Lugano. Ce détail conduit les policiers italiens à un fabricant de chaussures à Florence, Gaetano Giuffrida chez qui ils sai – sissent 80 kilos d’héroïne cachés dans 160 paires de chaussures prêtes à être expédiées aux Etats-Unis. Cela vaudra à Spadaro et à Giuffrida 30 ans et 29 ans de prison. Kastl est condamné par le même tribunal de Florence à 26 ans de prison, ramenés à 24 ans  en appel. Mais comme il habite en Suisse, il est condamné par défaut.

L’enquête des magistrats florentins révèle que l’argent de la drogue est lavé dans  des banques de Lugano, de Zurich et de Bâle par l’intermédiaire d’une société panaméenne ou par l’achat d’or. « Avec le bénéfice de l’héroïne, Giuffrida a acquis en Suisse au moins 400 kilos d’or », note le jugement de Florence. Des sommes de plusieurs  millions de dollars (notamment neuf chèques d’un montant total de 6,2 millions de  dollars sont passés entre le 1er octobre 1981 et le 10 janvier 1982 sur le compte de la  San Marco Shipping and Trading à Panama dont Georg Kastl est le correspondant en Suisse. Quand il est entendu, en mars 1984 à Zurich, par des magistrats et des policiers de New York et de Florence, Kastl reconnaît ses liens avec Spadaro, Giuffrida et  la  San Marco Shipping, mais « uniquement pour le commerce de cigarettes ». Il précise qu’il est dans ce négoce depuis 1966 et que la société dont il était gérant à Bâle, la Basilo  A G , était de fait un satellite du puissant groupe  Weitnauer Trading Compagny  (W.T.C.), qui a son siège à Bâle et de nombreuses filiales dans le monde entier. « Je tiens à dire que Spadaro était client de la W.T.C. depuis 1958, bien avant mon arrivée dans  la société dit Kasti sur procès-verbal.

La Suisse n’extrade pas ses ressortissants. Georg Kastl est donc libre et on peut  le rencontrer chez lui, dans sa ferme équipée de télex, dans les montagnes d’Argovie. Ses avocats parlent d’un « jugement inique » à propos de sa condamnation à Florence.

Kastl : « Ma vie est impossible, je ne peux pas quitter la Suisse. Mais je ne suis pas  un trafiquant de drogue : j’ai des enfants. C’est vrai, je connais Spadaro et Giuffrida.  Ce sont seulement pour moi des clients pour les cigarettes. J’ai été condamné sur des  écoutes téléphoniques où je parlais avec eux de rouges, de jaunes et de blanches. En  code de contrebandier, cela veut dire Marlboro, H B et Muratti. Les enquêteurs estiment que blanche veut dire héroïne. Ils se trompent : l’argent que j’ai placé en Suisse  pour les Italiens n’est pas celui de la drogue mais des cigarettes. Et en Suisse la contre-bande de cigarettes n’est pas un délit tant que la marchandise n’est pas vendue dans  notre  pays. »

Le 21 octobre 1980, après une course poursuite sur l’autoroute depuis Mulhouse, avec les douaniers qui ont ouvert le feu plusieurs fois, un camion de 38 tonnes immatriculé dans les Pyrénées-Atlantiques pulvérise un portail pour entrer dans la zone suisse  de l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Officiellement, il transporte de la litière pour chat, mais aussi cent millions de pesetas (5,7 millions de francs). Arrivé à Bâle, le chauffeur, Martin Goyenetsche, un contrebandier basque, téléphone depuis une cabine et revient  à son camion pour enlever tranquillement les débris de verre dans la cabine et sur le pare-brise, en attendant l’avocat, Me Urs Flachsmann, un ancien procureur, avocat à  Bâle de plusieurs contrebandiers.

Lors de mes premières rencontres avec lui, Georg Kastl m’a expliqué en 1983  que les cent millions de pesetas étaient destinés à la Basilo  A G . C’est à elle que Goyenetsche avait téléphoné. Georg Kastl : « On était embarrassé. Patrick Laurent qui travaillait avec nous à la Basilo m’a demandé d’aller m’occuper de l’affaire avec la douane  suisse. Ça lui était difficile puisqu’il est français. Aussi c’est moi qui ai appelé M e  Flachsmann. J’ai été emmerdé pendant trois semaines, les autorités suisses voulaient me faire admettre que l’argent n’était pas destiné à payer des cigarettes mais des armes. Je vous  assure pourtant que c’était le paiement de cigarettes envoyées en Espagne depuis Anvers par l’intermédiaire de Laurent. Pourtant, Laurent et ce cher Adolphe Westman  n’ont jamais été inquiétés… »

Patrick Laurent, âgé aujourd’hui de 40 ans et toujours installé à Bâle, est dans le « négoce » des cigarettes et des parfums depuis vingt ans. En 1976, alors qu’il habitait au Brésil, les douanes brésiliennes avaient saisi un bateau « Le Tempesta » parti  d’Anvers via Brest avec une importante cargaison de whisky et de cigarettes de contrebande. L’enquête identifia parmi les organisateurs Patrick Laurent et un certain Barbey ou Barbé. Ce dernier fut emprisonné au Brésil. Laurent eut plus de chance. Il partit  s’installer en Suisse, d’abord à Zurich, puis à Bâle, où il entra dans la  Basilo  A G .

Le « cher Adolphe » n’est autre qu’Adolphe Weitnauer, P.-D.G. de la W.T.C.  jusqu’à sa mort en août 1983 dans son château d’Hégenheim en Alsace. Les circonstances brutales de son décès sont encore mystérieuses aujourd’hui. La W.T.C. a récemment été rachetée par la société  Indelec , une filiale de la  Société des Banques Suisses. Ses nouveaux propriétaires ont indiqué qu’ils entendent bien débarrasser la W.T.C. de son image trouble. En cet automne 1980 les cent millions de pesetas ramenés in-extremis en Suisse par Martin Goyenetsche ne restèrent pas longtemps sans fructifier.  Placés dans trois cartons de Johnny Walker’s et deux malettes apportées par des col – laborateur de la W.T.C., ils furent transportés au siège de la banque S.B.S. de Bâle par  Gloor Chiavi, le bras droit de Laurent et Kastl, accompagné de trois douaniers bâlois.  « En moyenne, il arrivait à Bâle un camion par semaine qui amenait d’Espagne 1,5 à  2 millions de francs suisses. L’argent était récupéré par les gens de Basilo . »

Après l’affaire de Goyenetsche, on a utilisé des Golf Volgswagen qui livraient  l’argent espagnol dans le garage, Eldgenossenweg, près du grand stade Sank Jacob à  Bâle. Cela finançait aussi des trafics d’armes achetées à l’ancienne firme allemande  Merex, dirigée par un ex-nazi, où à d’autres sociétés suisses, allemandes ou espagnoles,  par exemple Contraves, une filiale de Bührlé, Hispano ou Koch and Heckler »  explique un ancien responsable de la W.T.C.

Giovanni Falcone, l’un des plus brillants magistrats italiens dans la lutte contre  la Mafia a un jugement lucide : « Cela fait longtemps que la Mafia n’est plus un phénomène italien ou américain, elle a des filiales dans le monde entier. » Comme en écho, Heinrich Boge, le président du Bundeskriminalamt (B.K.A.) à Wiesbaden, dit : « Le  crime organisé menace la sécurité intérieure de l’Europe. Des bénéfices énormes provenant du trafic de drogue se déversent dans des affaires tout à fait légales et pourrissent des secteurs entiers de l’économie. »

En 1986, la conférence anti-drogue de l’O.N.U. à Vienne, en Autriche, a établi ce  constat : « Si l’on veut venir à bout du trafic des stupéfiants, alors il faut lui ôter sa base  financière. Cela ne peut se faire que si l’on viole le secret bancaire. »

Autre affaire où se distinguèrent le procureur bâlois Itirg Schild et le juge mulhousien Germain Sengelin, c’est le démentèlement d’une des filières de la « Pesetas  Connection ». Des trafiquants bâlois qui, sous couvert de contrebande de cigarettes,  se recyclaient dans la drogue et les armes. L’argent de la contrebande de cigarettes (qui  n’est pas considéré comme sale en Suisse) ne pourra plus servir à Bâle de couverture légale à l’argent de la drogue et des armes.

Les enquêteurs ont découvert que, depuis plusieurs années, des cargos affrêtés à Bâle acheminaient dans les eaux internationales, près des côtes du nord de l’Espagne,  des cargaisons de cigarettes d’origine américaine provenant de Belgique ou d’Albanie. Dans un second temps, les revenus de ce trafic étaient transférés d’Espagne à Bâle, via Genève, par des voitures spécialement aménagées. Les pesetas ainsi convoyées étaient  d’abord déposées sur un compte de l’ Union des Banques suisses (U.B.S.) à Bâle, puis virées et changées en dollars sur un compte d’une filiale de la même banque à Zurich  avant d’aboutir sur le compte d’une société domiciliée au Liechtenstein.

Selon la brigade des stupéfiants, plus de 1 million de dollars auraient été transférés chaque semaine, ce qui représenterait entre 100 et 200 millions de dollars (650 millions à 1,3 milliard de francs) blanchis au cours de ces deux dernières années. Etant donné l’ampleur de ces montants, les enquêteurs acquérirent la certitude que derrière la contrebande de cigarettes, se dissimulait un trafic de cocaïne.

Bilan judiciaire de cette opération : un convoyeur français appréhendé, Joseph Arrieta et un douanier suisse, Gérard Chapuis, chef d’un poste de douanes des environs de Genève, informateur présumé des trafiquants. Il est vrai qu’ils étaient bien  renseignés nos blanchisseurs de narco-dollars. Lors d’une perquisition au domicile de Joseph Arrieta, les enquêteurs découvrirent le numéro de téléphone secret du centre d’écoutes téléphoniques installé par la police suisse au P.T.T., à Bâle.

Le procureur bâlois, Jörg Schild, de son côté, n’hésite pas à déclarer : « Comme mon collègue Sengelin avant moi, je n’ai cessé de constater que nos adversaires, les trafiquants, avaient toujours trois pas d’avance sur nous. J’ai donc cessé d’affirmer qu’il n’y a pas de corruption en Suisse, du bas de la pyramide au sommet. En 1984, mes écoutes téléphoniques sont piratées. Qui a fourni ces copies secrètes aux trafiquants ? Il n’y a que trois possibilités : la fuite peut provenir des télécoms (qui réalisent les écoutes), de l’Office fédéral anti-stupéfiants de Berne ou de mon propre office, ici, à Bâle… En novembre 1988, je mène une action aux frontières pour arrêter le passeur des pesetas, Joseph Arrieta. Aussitôt après, un douanier de Genève téléphone à Arrieta au Pays Basque français pour lui dire de « changer de crémerie «. Le passeur annule alors sa  venue en Suisse. Du coup, tous les membres du réseau ont modifié le système du blanchiment de l’argent ; ils se sont rendus en Andorre pour leurs transferts de pesetas. Le 12 juin dernier, nous avons retrouvé l’un de nos propres télégrammes dans la cuisine du passeur Joseph Arrieta, à Urugne, au Pays-Basque français (1).

Quelque temps après l’arrestation de Joseph Arrieta, (12 juin 1989), la police  appréhende, le 27 juin 1989, Michaël Hänggi, directeur de la société bâloise Porespa, officiellement spécialisée dans le commerce des bijoux. Par la même occasion, une moisson de documents informatiques et comptables sont saisies au siège de Porespa, Palais Holding et M .T.C ., établies à Bâle.

La société Porespa, principale bénéficiaire, plaçait les fonds à la Banque U.B.S. de Zurich (2), sur le compte de la  Société panaméenne Di Maro, qui louait les bateaux de cigarettes. De là, l’argent était viré au Liechtenstein, à Vaduz, sur les comptes de la Pacomex, liée à l’un des plus grands fabricants de cigarettes du monde. Ensuite, c’est  plus flou : l’argent de la drogue est lavé successivement dans les banques de Londres,  Monte-Carlo, avant d’aboutir sur le tapis vert d’un des plus grands casinos du Sud-Est (3) .

  1. Interview donné à Yvan Stefanovitch pour  VSD  des 27 juillet – 5 août 1989.
  2. L’ Union des Banques suisses  confirma que des fonds provenant de ce trafic de cigarettes  avaient bel et bien transité par ses filiales de Bile et de Zurich mais qu’elle en ignorait l’origine !
  3. Un exemple intéressant : le 31 mai 1986, Tony Torbey, P.-D.G. de la  Société Forges Thermales  (propriétaire du casino de Forges-les-Eaux) était incarcéré. Il est le fils du P.D.G. de la  Lebanse Arab Bank . S’agissait-il de simples abus de biens sociaux comme l’inculpation le signi – fiait ? Rien n’est moins sûr. En effet, Torbey était en affaires dans le casino avec Pascal Campana, frère de Roger Campana, arrêté en avril 1984 pour un trafic de dix tonnes de haschisch  entre le Liban et Marseille. Lors de son interpellation à la sortie d’une boite de nuit parisienne, Campana se trouvait — certainement par hasard — en compagnie de Pierre Boutros Daher,  un interdit de jeux mais néanmoins arrivé à Forges dans la valise de Torbey. De ce colossal  trafic de drogue, dit « Affaire de Versailles »Daher fut soupçonné d’être l’instigateur. Mais il fut laissé en liberté. D’autre part, une fois Torbey tombé, une importante modification du conseil  d’administration apparut au casino de Forges. La Compagnie fermière des eaux , faisait son  apparition, douce appellation camouflant une famille de juifs pieds-noir, les Partouche, en la  personne de Isidore Partouche, déjà propriétaire des casinos de Saint-Amand, Le Touquet et Boulogne, secondé par son neveu, Hubert Benhamou. Or ces deux derniers étaient en relations avec Pascal Campana ! Et ce n’est pas tout. Le 27 avril 1989, Le Monde annonçait, après l’interpellation dans les Hauts- de-Seine de deux adolescents fumeurs de haschisch, l’inculpation de Pascal Campana, consi – déré comme l’animateur d’un trafic de drogue et soupçonné d’être membre du « consortium  du  Cercle Républicain , organisation maçonnique faisant office de cercle de jeux ayant son siège  avenue de l’Opéra à Paris. D’après certains renseignements, Pascal Campana aurait investi 2 millions de francs dans le consortium du Cercle. Les Services de renseignements généraux,  qui ont dans leurs attributions le contrôle des établissements de jeux, se montrèrent intrigués  par la présence de Campana dans les locaux du Cercle, fréquenté n’oublions pas de le mentionner par le Gotha du monde des affaires et de la politique. Ils se demandent donc si Campana  ne ferait pas parti de ce qu’on appelle, dans les cercles de jeux, le consortium », c’est-à-dire un  groupe de personnes, association de joueurs qui « tiennent la banque », et, surtout, si l’argent  provenant des trafics de drogue de Campana n’a pas été « blanchi » de la sorte.

Le chef présumé de ce réseau : un Havrais de 40 ans, résidant en Suisse et ami d’enfance d’un officier supérieur des services spéciaux français, s’intéressant depuis  longtemps de très près à cette filière. Aujourd’hui, les investigations tournent autour de cet homme-clé. Un fait important : les deux plus grandes banques suisses se trouvèrent dans l’obligation, fait rarissime, de confier à la police helvétique l’historique des comptes accablants de leurs clients-trafiquants.

Quelle belle revanche pour le petit juge Germain Sengelin, systématiquement désavoué par sa hiérarchie… lui qui avait osé accuser de corruption l’un des hauts responsables de la douane française (1).

Autre affaire extrêmement intéressante de blanchiment d’argent de la drogue, la  « Pizza Connection », côté France.
Début décembre 1984, le SRPJ de Marseille apprend que Rodolfo Di Pisa, sicilien quinquagénaire possédant à Marseille la  Biscuiterie de Provence , devait gagner New  York. Le filant, il les conduisit à la cathédrale Saint-Patrick, où l’attendaient deux de  ses compatriotes : Giuseppe Scarpulla, venu de Palerme et Frédéric De Vito, américain  d’origine sicilienne.

Le 26 décembre, Rodolfo Di Pisa rentre en France sans sa valise. Il pense l’avoir  perdue. C’est ce qu’il croit. Mais des douaniers lui avaient subtilisée. Selon le dossier, il y avait 75 000 dollars et des traces d’héroïne. Malgré cela, au printemps 1985, Rodolfo  retourne aux Etats-Unis en compagnie d’un Marseillais d’origine arménienne, Michel Kasparian. Il s’agit de préparer une livraison de 14 kilos d’héroïne. Nouvel échec : un des marins-passeurs israéliens se fait arrêter en possession de 6 kilos d’héroïne (2) . Il  déclara l’avoir reçu lors d’une escale à Fos-sur-Mer des mains de deux hommes, dont Michel Kasparian.

De filatures en filatures, les policiers américains découvrent l’origine des 75 000  dollars de la valise de Rodolfo. Une filiale new-yorkaise de la Barclays Bank aurait ainsi blanchi 1 800 000 dollars en trois ans pour le compte de la « Pizza connection ». Et que dire de la succursale des îles Vierges britanniques de la Barclay’s Bank  qui a aménagé une aire d’atterrissage pour hélicoptère afin que ses clients venant du continent américain ne perdent pas de temps en formalités inutiles lorsqu’ils lui apportent leur argent ?

  1. Fin juin 1988, deux inspecteurs de la  Police de l’air et des frontières  (PAF.) sont interpellés alors qu’ils réceptionnaient 7 kilos d’héroïne à Roissy. Il s’agit des deux inspecteurs divisionnaires René Baudin et Georges Bechouche. René Baudin, chef du service de déminage à Roissy n’est pas un inconnu et a vécu ces dernières années de façon agitée. Il avait connu les assiduités  des policiers de la brigade financière et du juge Jean-Pierre Michau dans l’affaire du  Carrefour du développement. Le 19 mai 1986, l’inspecteur s’est chargé de cueillir, en compagnie d’Edmond Raffali, responsable du cercle de jeux parisien Concorde, le docteur Pierre Chiarelli. Celui-ci revenait du Brésil où il avait rencontré Yves Chalier, en fuite. Le 13 décembre 1988, sur décision de la Chambre d’accusation de Paris, ils étaient libérés  suite à l’aboutissement d’une bataille juridique consécutive à une erreur de procédure, commise tant par le parquet que par le juge d’instruction de Bobigny, chargé de ce dossier, Mme Christine Coste-Floret. Les deux policiers étant officiers de police judiciaire, le procureur de  la République aurait dû saisir la Chambre criminelle de la Cour de cassation pour que soit  désignée une juridiction d’instruction. Pourquoi tant d’erreurs ? René Baudin aurait-il trop de choses à raconter ?
  2. L’enquête a reconstitué les mécanismes d’une filière d’approvisionnement en morphine  base et en « brown sugar » (héroïne mal raffinée). La marchandise venait de Turquie. Le laboratoire de raffinage marseillais. Le destinataire, les Etats-Unis. Chacun avait son emploi, dont une équipe de passeurs israéliens, comme dans la plupart des transports de drogue dure.

Si nous avons vu les connections libanaises, suisses et autres, il en est une autre moins connus mais très importante : l’Iran connection. Dans le département de Karaman, des terres appartenant à M. Rafsanjani (l’actuel président de la République iranienne), produisaient au début des années 1980, 150 tonnes d’opium, soit 50 % de la  production totale iranienne.

Le 8 janvier 1983, la police arrêtait un certain Sadegh Tabatabai, à l’aéroport de  Düsseldorf, en provenance de Zurich, en possession d’un kilo et demi d’opium, délit  pour lequel tout Iranien dans son pays serait exécuté et tout citoyen allemand serait  condamné à une peine de deux à quinze ans de prison. Il était condamné à trois ans  de prison mais relâché quelques semaines après. Et pour cause, M. Tabatabai n’est  pas n’importe qui. Ancien vice-premier ministre d’Iran, il est le beau-frère de Ahmed  Khomeyni, fils de feu l’imam Khomeyni. Dès l’affaire rendu publique, le ministre des  Affaires étrangères, sur la base d’un télégramme du gouvernement de Téhéran du 31  janvier 1983, lui reconnaissait le statut diplomatique. Ce télégramme stipulait en particulier que M. Tabatabai était depuis le 18 décembre 1982 ambassadeur spécial chargé  de missions secrètes » ! Le gouvernement était d’accord, mais non les magistrats…

Ce qui est certain, en tout cas, c’est que l’affaire embarrasse beaucoup Bonn qui  veut éviter toute tension avec le régime de l’Ayatollah Khomeyni. Alors qu’il était en  détention préventive, le Dr Tabatabai profita d’une levée de sa détention (remis en  liberté le 14 janvier après le paiement d’une caution de deux cent mille marks, il a été  incarcéré trois jours plus tard) pour se rendre à la chancellerie à Bonn où le conseil de  sécurité ouest-allemand s’était déjà réuni pour tenter de régler rapidement l’affaire. Le directeur ministériel (ancien ambassadeur ouest-allemand à Téhéran de mai 1977 à  février 1981 et ami de Tabatabai) Gerhard Ritzel, qui contrôle alors à la chancellerie les  services de renseignements ouest-allemands, avait été chargé de trouver une solution.

M. Tabatabai a beaucoup d’amis en R.F.A., entre autres, l’ex-ministre à la chancellerie du temps d’Helmut Schmidt, Hans-Jurgen Wischnewski et Hans-Dietrich Genscher, ministre des Affaires étrangères. Membre du comité directeur de la  Deutsche Gesellschaft far Auswdrtige Politik (D.G.A.P.) — homologue allemand du C.F.R. (1) — Wischnewski était président de l’Association allemande de coopération et de développement (aide au Tiers monde) et chargé officiellement des contacts entre l’Allemagne de l’Ouest et celle de l’Est. Il était par ailleurs le représentant personnel du  chancelier Helmut Schmidt aux conférences du groupe de Bilderberg. Mais ce n’est pas tout… Il mit son influence, à une autre époque, au service du F.L.N. Mieux vaut, peut-être, ne pas chercher à élucider jusqu’où allait cette coopération qui effrayait jusqu’à  ses amis du S.P.D. On se rappelle que l’argent du F.L.N. transitait par l’Allemagne, et que maintes opérations illégales partirent du territoire allemand. Wischnewski garda  dans son appartement de Cologne le trésor de guerre du F.L.N. : il était à la fois l’ami  personnel et l’un des lieutenants de Ben Bella… Un spécialiste des coups tordus, en  somme.

  1. Lire : La Trilatérale et les secrets du mondialisme.

Quant à Genscher, les Stuttgarter Narchrichten  écrivait que le ministre « tente de  laver de tout soupçon l’homme de confiance de l’Ayatollah, pour un délit pour lequel  chaque Allemand se retrouverait derrière les barreaux » et la  Frankfurter Rundschau  croit savoir que le ministre voudrait obtenir l’expulsion de M. Tabatabai pour éviter le  scandale. Les raisons de cette clémence ministérielle ? M. Tabatabai aurait joué un rôle  dans la libération des 52 otages américains en janvier 1981. Politique et drogue font  décidément bon ménage…

M. Tabatabai est l’un des agents traitant des groupes pro-iraniens (chiites libanais, intégristes tunisiens, algériens et marocains) qui opèrent en Europe. L’argent de la drogue permet de les financer sans impliquer directement les institutions financières de Téhéran. Cette utilisation de l’argent de la drogue a bénéficié même, en 1983, d’une Fetwa (déclaration d’obligation juridique) de l’imam Khomeyni en personne, dans laquelle il demandait que l’on combatte « le grand Satan (Etats-Unis) et ses alliés  par tous les moyens et particulièrement en ayant recours aux stupéfiants ».

Suivant d’autres sources, Tabatabai était déjà connu comme trafiquant d’armes opérant sur le marché bulgare. « Il fournissait en effet des armes à l’Iran, armes qui  avaient été confisquées au Liban par Israël et qui appartenaient aux Syriens et à  l’O.L.P. », faisait remarquer Pierre Sirgue, avocat à la cour. Tabatabai avait rencontré, d’autre part, deux personnes à Genève : un certain M. Kunz, représentant personnel  du banquier Calvi, président de la Banco Ambrosiano, « qui sera retrouvé pendu sous un pont londonien », et Stéphane Delle Chiaie, un terroriste en cheville avec la loge maçonnique italienne P2…

De tout temps, l’Iran a été un gros producteur d’opium. En 1955, il comptait 2 millions d’intoxiqués qui absorbaient un minimum de 2 tonnes d’opium par jour. À  l’époque du Shah, la loi prévoyait des peines très sévères pour les trafiquants : toutes  personnes trouvées en possession de plus de 2 kilos d’opium ou de 10 grammes d’héroïne étaient passibles de la peine de mort. « Même si des opposants politiques au  régime du Shah sont assimilés à des trafiquants pour les besoins de la cause, on ne peut  douter de la détermination des autorités iraniennes de mettre un terme aux importations illégales d’opium », écrivaient Catherine Lamour et Michel R. Lamberti, auteurs de « Les grandes manœuvres de l’opium », paru en 1972. Mais comme partout où la politique est synonyme de profits, il y a les cas d’exception.

Un scandale assez retentissant éclata en Suisse, en mars 1972, lorsque le prince  iranien Dawalouh, accusé d’avoir introduit de l’opium sur le territoire helvétique, invoqua l’immunité diplomatique pour se soustraire à une enquête. C’est en compagnie du  Shah lui-même que le prince Dawalouh reprit l’avion pour Téhéran, et c’est en qualité  de membre de la suite de Sa Majesté impériale qu’il put jouir d’un privilège réservé  en principe au diplomate de carrière. Les commentaires de la presse européenne sur  cette affaire avaient violemment irrité le Shah, très sensible à l’image officielle de l’Iran à l’étranger. Le souverain iranien n’était pas, bien entendu, personnellement impliqué  dans le trafic. Mais il semble qu’il ait été amené à tolérer des « écarts » de certains  membres de son entourage dont la fidélité était nécessaire à l’équilibre des forces soutenant le régime.

Les régimes changent mais les prébendes restent les mêmes partout… Dawalouh hier sous le Shah, Tabatabai aujourd’hui sous Khomeyni !

Et derrière tout cela se profile immanquablement l’ombre du terrorisme. Au moment où l’on jugeait Abdallah, les policiers suisses et italiens démantelaient, début  1987, un réseau de trafic de drogue. L’argent aurait permis d’organiser des attentats en Europe et les terroristes auraient récolté plus d’un milliard de francs avec cette livraison d’héroïne de cent kilos, provenant de l’« Iran connection ». Les liens entre les groupes  terroristes et ce réseau ont été établis par les policiers italiens qui ont arrêtés au moins sept suspects entretenant des relations avec cet « Iran connection ». En particulier Al Assal Abdul, un officier fedayin et son amie Tatiana Ileva Velitchkova, ressortissante roumaine. Ces deux trafiquants ont été surpris alors qu’accompagnés d’un Egyptien, ils chargeaient treize kilos d’héroïne dans une voiture blindée. Les gendarmes italiens  interceptèrent également un prêtre copte, Sava Latoulyevic, de nationalité américaine, qui servait d’intermédiaire entre ce groupe et les Etats-Unis.

Deux des gros bonnets du trafic, un Italien, Nicola Giuletti, propriétaire d’une  société d’import-export à Milan, et Mirza Ramazan, un Turc qui avait acheté la drogue en Iran, ont été arrêtés en Suisse à proximité de l’endroit où le semi-remorque bourré de drogue avait été arraisonné.

Le 26 mai 1987, c’était 11 572 kilos de drogue, essentiellement de l’héroïne qui  étaient retrouvés par la police dans la cache d’explosif découverte dans la forêt de Fontainebleau, à la suite du démantèlement de deux réseaux terroristes pro-iraniens. Pour  les enquêteurs, il ne fait guère de doute que cette drogue, un mélange de morphine et  d’héroïne, devait servir au financement des terroristes pendant leur séjour à Paris. En  effet, avec la drogue, ils faisaient la découverte de 8 790 kilos de C 4, un explosif très puissant.

Toujours dans le cadre de l’affaire iranienne, nous allons de surprise en surprise. Un nom, inconnu des profanes mais qui donne bien des soucis aux services de renseignements occidentaux — section terrorisme —, Moundher al-Kassar, dit « le prince de  Marbella », ville du sud de l’Espagne où il séjourne souvent, dans un palais d’une valeur  estimée à plusieurs milliards de centimes. Son activité : l’import-export, avec des bureaux dans plusieurs pays du monde. Il pèse, dit-on, au moins un milliard de dollars.

Il a été identifié par les services de plusieurs pays comme étant un rouage impor tant des structures de soutien logistique et financier à des groupes de terroristes originaires du Proche-Orient. Il dirige, en outre, un énorme trafic de drogue en Europe occidentale, et gagne beaucoup d’argent en servant d’intermédiaire lors d’énormes transactions portant sur des ventes d’armes illégales. Un journal britannique le baptisa « le banquier de l’O.L.P.». Le quotidien Libération affirma qu’il avait joué un rôle dans  l’arrangement financier qui aurait accompagné la libération de Philippe Rochot et de Georges Hansen, détenus en otages au Liban par des groupes pro-iraniens. Selon le quotidien britannique L’Observer, il aurait trempé dans le scandale de l’ Irangate, et servi d’intermédiaire lors d’une livraison d’armes d’une valeur de dix millions de dollars aux Contras du Nicaragua. Al-Kassar serait enfin, et depuis longtemps, en liaison avec les services secrets polonais et bulgares.

Son quartier général fut longtemps situé à Vienne en Autriche. Mais son association, longue et ancienne, avec la société bulgare, la  Kintex — couverture des services de Sofia pour le trafic de drogue et d’armes — lui valurent quelques ennuis. D’autant  plus que, citoyen syrien, il offrit un jour soixante-dix mille dollars de pots-de-vin à  un fonctionnaire de Vienne pour acheter la nationalité autrichienne. Le fonctionnaire était honnête. Al-Kassar dut s’en aller.

Le bureau de Vienne d’al-Kassar, Alkastronic, jouait un rôle essentiel dans les  activités des frères al-Kassar. Il servait, dit-on, de couverture à une joint venture avec le gouvernement polonais, destinée à faciliter des trafics d’armes, en particulier avec l’Iran. Au cours des années 1984-1985, Alkastronic a ainsi vendu pour quarante-cinq  millions de dollars d’armes à Téhéran, pour le compte de la Pologne et de la Bulgarie.  En 1984, cette société vendit à l’armée de Khomeyni, en guerre avec l’Irak, des grenades et des lanceurs RPG 7 bulgares. Pour brouiller les pistes, les cargaisons portaient la mention « Equipements techniques et pièces détachées pour machines agricoles et  sur les certificats de destination finale du matériel, figurait le nom d’un pays d’Afrique, afin de dissimuler ces opérations à l’Irak, avec lequel les al-Kassar sont également en  affaires.

Même si, comme on peut le constater, les affaires sont les affaires, Moundher al-Kassar est un ami très proche d’Abou Abbas, le maître d’œuvre du détournement du  paquebot italien « Achille Lauro » en octobre 1985. Les frères syriens figurent parmi  les principaux fournisseurs d’armes du Front populaire de libération de la Palestine-Commandement général (F.P.L.P.-C.G.) et du Front démocratique de libération de la  Palestine (F.D.L.P.).

Ghassan al-Kassar, l’aîné de la famille, fut emprisonné en France en 1976 et 1982  pour trafic d’héroïne. Munzir, quant à lui, fut condamné, par contumace, à huit ans de  prison. Mais, au même titre que Sadegh Tabatabai, pour l’Allemagne, Rifaat el-Assad, pour la France, Moundher alKassar, bénéficie d’une tolérance inexpliquée du gouvernement espagnol. Combien de temps encore tolérera-t-on, de la part de gouverne – ments dits « démocratiques » qu’à des fins encore dites « diplomatiques », des trafiquants de drogue et d’armes notoires se promènent et se livrent en toutes impunités  sur les territoires occidentaux, semant la terreur et la mort ?

Autre rebondissement spectaculaire. Dans un télex daté du 14 décembre 1989,  l’A.F.P. lançait une information qui ne fut reprise par aucun journaux. Et pour cause. Nous le reproduisons dans son intégralité, sans commentaire.

« Le R.P.R. demandera, au printemps, à l’Assemblée nationale de se prononcer sur la création d’une commission d’enquête parlementaire sur l’affaire Luchaire pour  laquelle une ordonnance de non-lieu a été rendue par la justice, a annoncé jeudi M. Bernard Pons, Président du groupe R.P.R. à l’Assemblée.

« Le R.P.R. avait déjà déposé, le 28 juin, une proposition de résolution visant à  la création d’une telle commission d’enquête dont M. Pierre Mazeaud (R.P.R. Haute-Savoie) avait été désigné rapporteur par la Commission des Lois. Jeudi matin, malgré le vote favorable du R.P.R., de l’U.D.C. et du P.C.F. (l’U.D.F., absent, avait indiqué qu’il  était pour, a dit M. Pons), cette proposition a été rejetée en Commission des Lois par  20 voix (P.S.) contre 14.

« Le R.P.R. a donc décidé d’user de son « droit de tirage », procédure qui lui permet une fois par an de faire venir en discussion publique à l’Assemblée une demande  de commission d’enquête parlementaire.

« ‘‘Cette affaire est extrêmement grave, il n’y aurait jamais dû y avoir d’ordonnance  de non-lieu’’, a déclaré M. Pons lors d’une conférence de presse. ‘‘Si le P.S. s’oppose à  cette commission, c’est bien qu’il a quelque chose à cacher, car il y a des hommes chez  lui qui savent parfaitement de quoi il s’agit’’, a affirmé M. Mazeaud qui, pour son rap – port, a mis à jour les circuits de paiement de ces ventes d’armes à l’Iran alors qu’un  embargo avait été décidé par la France et huit autres pays de la C.E.E.

« ‘‘Il n’est pas possible que la vente de 500 000 à 700 000 obus ait été inconnue du  Président de la République, du Premier ministre Laurent Fabius et du gouvernement,  a-t-il ajouté. Le Parquet a rendu un non-lieu sur instruction du ministère de la Justice’’,  a-t-il affirmé.

« M. Mazeaud a de nouveau affirmé qu’il y avait deux circuits de paiement de ces 2 ventes : un ‘‘régulier’’, qui permettait à la société Luchaire d’être payée, l’autre concernant «les commissions payées cash par l’Iran en narco-dollars, d’un montant allant  jusqu’à six fois le prix de l’unité vendue. »

« Dans ce circuit, passant, comme le premier, par des sociétés civiles immobilières basées à Saint-Domingue, Antigua et Saint-Martin, ‘‘apparaissent les mêmes hommes que ceux que l’on retrouve dans l’affaire Orta ou celle du Carrefour du Développement, notamment deux personnalités du P.S. dont M. Henri Emmanuelli, qui  a été directeur de la banque Rothschild et connaît admirablement ces problèmes’’, a  ajouté M. Mazeaud.

« Il a ajouté qu’y figuraient aussi M. Appiano, directeur de la  Consar  et de la  S.E.A.R.M., deux sociétés filiales de Luchaire installées en Italie, qui ‘‘fait toujours l’objet de poursuites en Italie’’, ainsi que des personnalités françaises et étrangères, dont  M. Khashoggi. ‘‘Cet argent, à travers les banques, revenait en France à son destinataire,  il s’agit naturellement du Parti socialiste’’, a -t-il déclaré.

« M. Mazeaud a par ailleurs indiqué qu’il ne rendait pas public certains résultats  de ses investigations pour sa ‘‘sécurité personnelle’’. »

Comme nous l’avons, le croyons-nous, amplement démontrés, par les cheminements les plus surprenants, et à partir de capitaux aux origines politiques en principes antagonistes (Arabie Saoudite, Iran, Pakistan, Indonésie), plusieurs institutions  bancaires financent les organisations terroristes et intégristes, notamment au Moyen- Orient et en Afrique du Nord. Cela va de la  Banque Attakwa  (la foi) située aux Bahamas (dans laquelle les intégristes du parti Ennahdha tunisien possèdent un compte),  jusqu’à des banques américaines comme la  Chemical Bank  ou la  Citizen Bank of Atlanta , mises en cause à propos des activités du Cartel de Medellín par la S.E.C. !

Toujours est-il qu’en France, les « super-flics » anti-drogue sont en panne. William Assayag nous explique cela fort bien dans  Paris-Match  du 11 janvier 1990 :
« Ils sont douze. Douze ‘‘super-flics’’ spécialistes de la finance, de l’informatique, de la délinquance en col blanc et du trafic de drogue. Lorsque Pierre Joxe annonce, à l’Assemblée nationale, le 16 novembre 1988, la création d’un Office central chargé de  démanteler les filières de l’argent de la drogue, tous se portent volontaires pour tenter  cette grande aventure. Ils ne savent pas encore qu’ils vont vivre la plus étonnante…  mésaventure de leur carrière.

« En septembre dernier, le ministre de l’Intérieur déclare grand bruit que son  projet a pris forme et que les douze ‘‘super-flics’’ commencent à travailler dans des  nouveaux locaux. Les trafiquants n’ont qu’à bien se tenir. En réalité, il n’en est rien.

« Depuis quatre mois, en effet, les enquêteurs qui composent l’Office central  de répression contre la grande délinquance financière (O.C.R.G.D.F.) se tournent les  pouces. Ils sont plus occupés à trouver des locaux où travailler décemment qu’à mettre  à jour les comptes occultes des gros bonnets de la came. Quand, le 4 septembre, jour  de leur affectation, ils arrivent pour prendre leurs nouvelles fonctions, rien n’est prévu  pour les accueillir. On les rassure en leur disant que des nouveaux bureaux seront à  leur disposition bientôt, et on les entasse dans une petite pièce du ministère de l’Intérieur, rue Cambacérès, avec, pour tout matériel, un seul téléphone. Le commissaire  René Wack, la tête de cette unité d’élite, est même obligé de squatter le bureau d’un de  ses collègues parti en vacances.

« Pendant un mois, ils suivent des stages pour parfaire leurs connaissances…  et surtout pour patienter : informatique, finance et grand banditisme au Raid et à l’O.C.R.B. (Office Central de Répression du Banditisme). À leur retour, surprise : ils  apprennent qu’ils n’obtiendront pas les locaux promis à Nanterre dans l’immeuble  d’un complexe tout récent. La raison officielle ? Le promoteur aurait subitement changé d’avis.

« Cette fois, c’en est trop. Coup de colère des policiers qui remonte jusqu’aux  oreilles du ministre. Pierre Joxe intervient personnellement et prie le préfet de police  de Paris, Pierre Verbrugghe, de caser provisoirement les ‘‘nomades’’ au 122, rue du  Château-des-Rentiers (XIII e ), fief de la brigade financière et des cabinets de délégation  judiciaire. Au début de l’année 1989, les trois premiers étages de cet immeuble ont  été libérés par la  Société générale de fonderie  et, depuis, sont vides de tout locataire.  Pourquoi, dés lors, ne pas en profiter, d’autant que le préfet a renoncé à son projet d’y installer la brigade des mineurs ? Mi-décembre, les ‘‘super-flics’’ envahissent les  lieux : bureau design, téléphone pour chaque fonctionnaire, photocopieuse, fax… Au  moment même où ils prennent leurs quartiers, on leur annonce que des locaux, définitifs en principe, leur seront attribués à Nanterre, près de la préfecture. Au premier  semestre 1990…

« Mais il y a plus grave encore : l’Office censé lutter contre le blanchiment de  l’argent de la drogue, en connaître les filières, le repérer au moment de son dépôt sur  des comptes bancaires et le contrôler lorsqu’il circule, n’a pas d’existence légale. En  clair, son acte de naissance n’a pas encore été publié au ‘‘Journal Officiel’’. Le décret interministériel qui doit lui donner vie a été signé par plusieurs ministres concernés,  sauf par celui des Finances, ce dernier voyant d’un mauvais œil le monopole d’un service de police sur des affaires financières. Il impose une condition pour apposer son  paraphe : les douaniers qui seront quasiment au chômage à l’ouverture des frontières  européennes devront intégrer l’Office. Seulement voilà : les douaniers ne sont pas des  Officiers de police judiciaire (O.P.J.), et la chancellerie refuse de leur octroyer cette  qualité. Autant dire que le dossier est gelé pour plusieurs mois. ‘‘Une fois de plus, les effets d’annonce ne sont pas suivis de réalisation concrète, dénonce Christian Naigeon, secrétaire général adjoint du S.N.A.P.C. (Syndicat national des policiers en civil). Le mépris est manifeste à l’égard des douze policiers placés dans une situation précaire et  absurde’’. Pour démêler-au plus vite cet imbroglio, Pierre Joxe a écrit, le 11 décembre  dernier, une lettre à Michel Rocard dans laquelle il lui demande de trancher cet épineux dossier.

Mais rassurons bien vite ces douze braves policiers. Ils ne sont pas seuls dans  la mélasse. Aux Etats-Unis, suite l’affaire du Cartel de Medellín, fut annoncé à grands  renforts de publicité, le « Plan Bush » contre la drogue. Eh bien, l’une des faiblesses du  « Plan Bush » est qu’il ne comporte ni moyens nouveaux ni réorganisation et concentration des moyens existants. La répression du trafic de stupéfiants reste confiée à une  bonne douzaine de polices différentes qui tirent chacune la couverture à soi. Ce sont  les inconvénients du fédéralisme.

Le F.B.I. n’a pas la possibilité légale d’intervenir que dans la mesure où un délit se  situe à la fois sur le territoire d’au moins deux Etats. C’est dire qu’il n’a pas à connaître  de la consommation courante de drogue, ni même de sa distribution par des dealers  plus ou moins petits. Mais c’est lui qui, avec d’autres, principalement la D.E.A., doit traquer les filières par lesquelles les stupéfiants, dès qu’ils sont sur le territoire des Etats-Unis, répandent le mal dans la population et font les affaires des grands criminels dirigeant des réseaux le plus souvent internationaux.

Or, le F.B.I., très officiellement, faisait savoir, moins d’une semaine après le discours de M. Bush, qu’il estimait à 450 le nombre des filières par lesquelles s’exerce le  trafic sur le territoire des Etats-Unis et qu’en fait, il n’a les moyens de surveiller que  40 % de cette immense toile d’araignée…
En attendant, les trafiquants peuvent continuer à vendre et à blanchir leurs  narco-dollars en toute tranquillité.

FIN DU PREMIER CHAPITRE

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Le pouvoir de la drogue dans la politique mondiale Yann Moncomble

 

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2 réflexions sur “Le capitalisme de la drogue… de banques à banques

  1. « Peter Dale Scott: Le Traffic de Drogue de la CIA- 2011 – Alex Jones – VOSTFR »

    « Afghanistan 2011 un narco-État protégé par l’OTAN »
    http://liberalite.20minutes-blogs.fr/archive/2010/12/17/afghanistan-un-narco-etat-corrompu-une-narco-economie-usa-la.html

    « La Russie interdit à l’Otan d’acheminer l’héroïne via son territoire »
    http://www.voltairenet.org/La-Russie-interdit-a-l-Otan-d,173837

    « Business & CIA : Drogue, influence et pouvoir. Nicaragua »

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